L'art de disqualifier ses adversaires en politique sans tomber dans l'injure

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Tous les soirs, Clément Viktorovitch décrypte les discours politiques et analyse les mots qui font l'actualité. 

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Tous les soirs, Clément Viktorovitch décrypte les discours politiques et analyse les mots qui font l'actualité.  (FRANCEINFO / RADIOFRANCE)

La campagne pour l'élection présidentielle de 2022 a démarré. C'est du moins ce que l'on peut conclure au vu de la tonalité du débat politique qui s'est fait de plus en plus acerbe et conflictuel ces dernières semaines. Pour s'en convaincre, voici une petite compilation des gentillesses que l'on a pu entendre récemment. L'occasion de se poser cette question : Comment faire pour disqualifier un adversaire sans tomber dans l'injure ?

Prenons exemple sur Arnaud Montebourg, Marine Le Pen et Sébastien Chenu. Ils étaient invités respectivement d'Europe1, BFM-TV et France Info. "Du côté du groupe Zemmour Le Pen, vous avez des ethnicistes destructeurs", affirme Arnaud Montebourg. "Ce que je vois de Jean-Luc Mélenchon, c'est un immigrationniste fou", lance Marine le Pen. "C'est un président de la République non seulement qui est en campagne et qui, finalement, est une sorte de politicard à l'ancienne", martèle de son côté Sébastien Chenu au sujet d'Emmanuel Macron.

La double disqualification

On a trois exemples qui pivotent exactement sur la même recette. En premier lieu, une dérivation. En linguistique, le procédé qui consiste à ajouter un suffixe ou un préfixe à un mot pour en changer le sens et les connotations. En l'occurrence, on assoit le suffixe -iste qui permet de laisser entendre une outrance ou une déraison, soit le suffixe ard, qui est directement péjoratif, mais cela resterait encore un peu trop lisse. Il faut donc redoubler la disqualification pour ne laisser aucune place au doute. Cela passe par l'ajout d'un adjectif ou d'un complément du nom directement péjoratif, donc "ethnicisme" et "destructeur". L'immigrationniste est "fou", le politicard est "à l'ancienne", et c'est prêt. Vous avez une injure qui présente le double intérêt de paraître originale tout en dénonçant un travers supposé chez l'adversaire.

Les métaphores et les analogies 

Jordane Bardella, Nicolas Dupont-Aignan et Xavier Bertrand, dans l'ordre sur LCI, TF1, BFM-TV et LCI, utilisent tous les trois le même procédé. "Emmanuel Macron est un liquidateur. Il est un liquidateur. Il fait partie de ces prédateurs d'en haut", assure Jordan Bardella. "Mon combat depuis des années et des années, c'est contre l'extrême droite, ces marchands de malheur. Ceux qui profitent des problèmes des Français", clame Xavier Bertrand. "Je respecte Eric Zemmour. Il a ses idées, j'en partage certaines, je n'en partage pas d'autres. Je ne veux pas un nouveau marchand d'illusions", tance Nicolas Dupont-Aignan. "Monsieur Zemmour, le grand diviseur, c'est lui dont vous voulez que je parle ici ?" demande Xavier Bertrand.

Ce que vous venez de lire, ce sont bien entendu des métaphores, des analogies qui ont toutes en commun d'être disqualifiantes. Emmanuel Macron serait un "liquidateur", un "prédateur d'en haut", autant dire une menace pour le peuple. L'extrême droite et Eric Zemmour qualifiés respectivement de "marchands de malheurs" et "d'illusions". Une manière, bien sûr, de dénier leur sincérité. Eric Zemmour, toujours dénoncé comme "diviseur" quand le rôle d'un président devrait être de rassembler. Voilà comment, en quelques mots et une seule image, il est possible de jeter l'opprobre sur ses adversaires.

Une manière de couper court à la discussion

Est ce que ça fonctionne ? Oui et non. Oui, parce que leur force, c'est justement de ne pas passer par des insultes. Cela permet de ne pas se voir immédiatement dénoncé. Oui, également parce qu'aucune de ces expressions n'est gratuite. Au contraire, elles viennent condenser du sens. Elles laissent filtrer des accusations qui, du coup, n'ont pas besoin d'être argumentées. C'est évidemment très pratique. Mais non. Parce que précisément, ces tentatives de disqualification ne sont pas argumentées. La seule chose qu'elles puissent réellement faire, c'est donc sans doute de faire plaisir aux auditeurs déjà convaincus.

Alors pourquoi est-ce si souvent utilisé si ça n'est pas efficace ? C'est surtout pour une raison médiatique plutôt que politique. Lorsqu'ils sont invités, les différents candidats brûlent de défendre leurs projets et leurs idées. On peut les comprendre. Or, on leur pose bien souvent des questions sur leurs concurrents. On leur demande de se situer par rapport à eux. Répondre par une formule choc, une punchline, comme on dit aujourd'hui, c'est une manière de couper court à la discussion, de donner l'impression qu'on a répondu clairement et de pouvoir passer au sujet suivant. Paradoxalement, ces attaques très agressives sont donc souvent utilisées pour évoquer le moins possible les autres candidats. Économiser son temps pour parler de soi. C'est à cela qu'on voit que la campagne a véritablement commencé.

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