L'eau : l'autre enjeu de la guerre en Ukraine

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Détruire les sites militaires et stratégiques d'un pays pour l'affaiblir et le paralyser est une priorité en temps de guerre. Décryptage avec Franck Galland, spécialiste des questions sécuritaires liées aux ressources en eau, auteur de "Guerre et eau - l'enjeu stratégique des conflits modernes".

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L'eau, un enjeu stratégique majeur dans les guerres. (Illustration) (ANTON PETRUS / MOMENT RF / GETTY IMAGES)

L'eau est un enjeu primordial dans les conflits armés, et c'est un défi que vont devoir relever les stratèges russes et ukrainiens qui s'affrontent depuis le 24 février. Décryptage avec Franck Galland, spécialiste des questions sécuritaires liées aux ressources en eau, chercheur associé a la fondation pour la recherche stratégique. Il a publié en avril 2021 chez Robert Laffont, Guerre et eau - L'eau, enjeu stratégique des conflits modernes.

L'eau a toujours été le nerf de la guerre

De 1945 à aujourd'hui, l'eau a toujours été une arme de guerre. En Europe, le dernier exemple en date remonte au siège de Sarajevo, au milieu des années 90. "De 1992 à 1995, les systèmes d'alimentation en eau et les systèmes de production et de distribution d'électricité ont fait l'objet de ciblages volontaires, explique Franck Galland. Les hôpitaux ont également été touchés, or un hôpital sans eau ne peut pas fonctionner",ajoute le chercheur.

L'eau a aussi été un enjeu au Moyen-Orient , en Asie du Sud-Est au moment de la guerre du Vietnam, et plus récemment en Irak, où l'État islamique a clairement ciblé les infrastructures hydrauliques, en particulier les barrages situés sur le Tigre et l'Euphrate. En août 2014, la coalition internationale est intervenue pour dégager les forces de Daech qui occupaient le barrage de Mossoul (ex-barrage Saddam) sur le fleuve Tigre, à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest de Mossoul.


"En temps de guerre, les ouvrages hydrauliques sont régulièrement pris en otage", poursuit le chercheur. C'est ce que connaît le Yémen depuis 2015, avec la destruction des stations de production d'eau et des sites de traitement des eaux usées. Une situation qui a entraîné une vaste épidémie de choléra en 2017 et 2018 car dans ce pays, plus de 20 millions de personnes n'ont pas accès à l'eau potable.

En Ukraine, on manque encore un peu de recul pour comprendre la stratégie militaire russe sur les infrastructures hydrauliques, mais "le Canal Nord, qui relie le fleuve Dniepr à la Crimée, fait clairement partie des objectifs stratégiques de l'offensive militaire russe sur la partie méridionale de l'Ukraine", explique Franck Galland.

Un pont routier et ferroviaire traversant la rivière Dnieper à Kiev en Ukraine, avant le début de l'invasion russe déclenchée le 24 février. (Illustration) (ANTON PETRUS / MOMENT RF / GETTY IMAGES)

Le barrage construit par les Ukrainiens en 2014, lors de l'annexion de la Crimée à la Russie, a été détruit par le génie militaire russe dès le début de l'offensive le 24 février dernier. Ce bombardement a aussitôt permis à l'eau de couler à nouveau dans le Canal vers la Crimée.


Selon Franck Galland, l'armée russe tentera sans doute de prendre le contrôle du réservoir de Kakhovka situé en amont du Canal Nord et d'investir l'usine hydro-électrique du site qui régule en eau d'irrigation le sud-est de l'Ukraine.

"Sans eau, on ne peut pas combattre…"

Franck Galland

à franceinfo

"L'histoire le prouve, les techniques de sabotage ou d'empoisonnement ont toujours été des armes de guerre, ajoute le spécialiste. Dans tous les conflits, l'assaillant cherche à polluer des réservoirs ou des conduites d'alimentation pour les rendre inopérants."

L'expert souligne aussi qu'un conflit fait beaucoup de victimes, et il arrive fréquemment que les eaux souterraines soient contaminées par des cadavres en décomposition, ce qui entraîne une dégradation des eaux extraites pour la consommation. Une pollution qui s'ajoute à celle des dépôts de carburants, détruits dans les bombardements. Pollution de l'air et pollution des sols. "L'eau est une énergie vitale, sans eau, on ne peut pas combattre", insiste le chercheur.

L'eau : une composante stratégique de la manoeuvre militaire

En 1914, lors de la Première Guerre mondiale, les troupes françaises sont parties sur le front sans avoir anticipé ce besoin en eau.

Selon les recherches de Franck Galland, de septembre 1914 à avril 1915, 70.000 décès sont imputables à la fièvre typhoïde, au choléra ou à la dysenterie bacillaire. Une réalité qui a conduit les autorités politiques et militaires à créer le service des eaux des armées, au cours de l'année 1915.

Lors de la Seconde Guerre mondiale, le général Eisenhower avait anticipé la problématique de l'eau pour le débarquement de Normandie de juin 1944. Pour les premiers jours de combat, chaque soldat a débarqué avec 4,5 litres d'eau. Des unités du génie militaire américain et britannique ont ensuite construit des puits pour assurer l'alimentation des soldats en eau potable.

Dans le cas du conflit ukrainien, Franck Galland est persuadé que le génie militaire russe dispose d'unités mobiles de traitement pour utiliser les eaux de surface et les eaux souterraines. Il est également possible d'avoir recours à de l'eau en bouteille, mais cela demande une logistique très lourde.

Et de conclure avec le constat d'un général des marine's américains, de retour de la guerre en Afghanistan en 2009 : selon ce militaire, l'empreinte logistique de l'eau sur cette intervention était de 45%, ce qui est considérable.

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