Nos régions valent-elles vraiment qu'on s'y accroche ?

Francetv info a interrogé Patrick Le Lidec, spécialiste des transformations de la gouvernance locale en France et professeur à Sciences Po Paris.

Des Bretonnes en costume bigouden à Vannes (Morbihan), le 2 juillet 2008. 
Des Bretonnes en costume bigouden à Vannes (Morbihan), le 2 juillet 2008.  (FRANCOIS LE DIVENAH / PHOTONONSTOP / AFP)

D'accord pour supprimer des régions... mais pas la mienne, de préférence. Annoncée par Manuel Valls dans son discours de politique générale, mardi 8 avril, la réforme territoriale pose de nouveau la question de l'attachement des Français à leur territoire. Selon un sondage paru le 10 avril, 73% des personnes interrogées sont "attachées" à leur région, dont 24% "très attachées".

Francetv info a interrogé le sociologue Patrick Le Lidec, chargé de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po Paris et spécialiste de la décentralisation et de la réforme des collectivités territoriales en France. 

Francetv info : Selon un sondage LH2, une grande majorité des Français sont attachés à leur région. Pourtant, vous assurez que cet attachement est "faible", pourquoi ?

Patrick Le Lidec : Il faut prendre les sondages avec prudence. Tout dépend de la question posée. Comment les gens ont-ils compris le mot "région" quand on leur a demandé s'ils y étaient attachés ? Comme l'environnement immédiat, le territoire dans lequel ils vivent ou comme l'entité administrative qui le chapeaute ? Les gens qui se disent attachés à leur région, en connaissent-ils vraiment les limites géographiques ?

Les régions françaises telles qu'elles existent aujourd'hui sont le résultat d'un arrêté pris par un commissaire adjoint au Plan en 1956. Elles sont une création très récente. Les régions sont issues d'un procédé purement technocratique et ont une identité très faible. C'est juste une manière de rationaliser le territoire. En 1957, au lendemain de leur création, si vous demandiez aux Français s'ils étaient attachés à leur région, ils vous répondaient non.

Alors pourquoi le sont-ils maintenant ?

Aujourd'hui, les Français se sont habitués à l'existence de la région, mais ils n'y sont pas plus attachés qu'à leur commune ou leur département. Quand on parle d'identité territoriale, le facteur majeur reste l'ancienneté. En France, l'attachement le plus profond est la commune : c'est à cet échelon que le niveau de participation aux élections est le plus élevé. Les racines des communes remontent jusqu'à l'Ancien Régime, et c'est l'unité territoriale la moins artificielle puis qu'elle est basée sur ce qu'étaient les paroisses.

Vous voulez dire qu'il n'y a pas de réelle identité régionale ? 

Bien sûr, il y a des particularismes locaux, notamment dans le cas des régionalismes en Bretagne, en Alsace ou encore en Corse. Dans ces trois zones, le découpage en régions est plus proche du périmètre des provinces d'Ancien Régime qui ont eu une identité culturelle et linguistique. D'où l'attachement particulier des habitants à ces entités. D'ailleurs, dans ces régions, les élus suggèrent la suppression des conseils départementaux.

Mais même là, le tissu associatif alimente l'idée d'identité partagée. La culture des fest-noz comme ils sont organisés aujourd'hui, c'est une recréation, ce n'est pas ce qu'étaient les fest-noz d'origine. Les chanteurs traditionnels bretons en ce moment, c'est surtout de la variété. 

Par ailleurs, le Nord-Pas-de-Calais, ce n'est rien d'autre qu'une agrégation de deux départements qui ne sont pas plus liés que ça. Quand en 2008, le rapport Attali préconise la "suppression progressive" des départements, les élus avaient lancé des pétitions dans toute la France "touchez pas à mon" avec le numéro du département. A cette occasion, on a vu des gens attachés à la Seine-Saint-Denis, au "9-3", qui n'existait pas avant 1968. 

L'attachement des Français à leur région serait donc artificiel... 

En réalité, ils sont attachés à l'entité qui distribue les subventions, qui finance les clubs de sport et qui organise des campagnes de communication. Concernant les départements et les régions, il y a bien un patriotisme d'institution qui se développe mais ce patriotisme est construit. Et si vous changez l'institution qui dépense, les gens vont s'habituer et s'attacher au nouveau découpage.  

D'où vient cette construction ?

Avant les grandes lois de décentralisation de 1982, dites lois Defferre, les régions avaient peu de pouvoir et l'exécutif des départements était assuré par les préfets, qui n'étaient pas dans une concurrence institutionnelle et politique comme le sont les élus actuellement. Depuis 30 ans, les départements et les régions sont entrés dans une concurrence féroce entre elles pour attirer les entreprises et les populations, les populations riches de préférence.

Ainsi, les budgets de communication des collectivités locales ont explosé depuis 1982 [1,5 milliard d'euros en 2012, selon la Cour des comptes]. Les institutions orchestrent des dépenses en communication directe, ce sont les campagnes "Montpellier, la surdouée", "La Lozère, ça aère", "Rock Aisne Roll" ou encore "Avez-vous trouvé votre point G" orchestrée par la Gironde.

Par ailleurs, ces collectivités territoriales financent aussi des clubs de sport et des manifestations culturelles qui participent de la construction d'une fierté territoriale. Chaque commune y va de sa manifestation, dont elle espère qu'elle connaitra une forte fréquentation et qu'elle générera des ressources pour son territoire. Des musées de l'histoire locale fleurissent partout. En 2010, les dépenses culturelles des collectivités locales s'élevaient à 7,6 milliards d'euros. C'est juste un milliard de moins que le budget du ministère de la Culture la même année.

Dans ce cas, pourquoi une telle levée de bouclier lorsqu'on parle de supprimer des régions ou des départements ? 

Parce que tout dépend de comment on pose la question. Si on dit "êtes-vous d'accord avec la suppression de votre département ou de votre région", spontanément, les Français se disent "est-ce-qu'on va encore nous enlever quelque chose ?" et ils sont donc d'abord méfiants. Si vous êtes plus précis sur le projet que vous voulez mettre en place et surtout sur ses conséquences, cela change la donne. 

Si vous demandez aux Français s'ils veulent que tel ou tel service soit près de chez vous ou potentiellement plus loin, tous vous répondront près de chez eux. C'est normal. En revanche, si vous demandez aux citoyens s'ils préfèrent un service à 3 euros à 3 km ou le même service à 1 euro à 10 km, l'arbitrage est différent. On le voit, d'ailleurs, car ils sont très nombreux à parcourir des kilomètres pour aller faire leurs courses dans les grandes surfaces où les prix sont moins chers. Si on ne donne pas les conséquences budgétaires d'une réorganisation institutionnelle, on ne donne pas toutes les clefs.

Pourtant, depuis 1982, aucune grande réforme territoriale n'a vraiment abouti...

En effet, chaque fois, les élus concernés ont défendu leur poste. Si on fusionne deux régions entre elles, des économies de structures pourront être réalisées. Au lieu d'avoir deux présidents, deux cabinets, deux directions générales des services, deux services d'archivages, par exemple, vous n'en aurez plus qu'un. L'objectif est de réaliser des économies d'échelles et aussi, à plus long terme, de rationaliser la politique d'investissements. 

De plus, dans le cas de la fusion des régions, ce qui fait blocage, c'est avant tout la question, la plus difficile à résoudre, du choix de la capitale régionale. La Basse-Normandie a plus intérêt à une fusion avec la Haute-Normandie car Rouen serait préférée à Caen pour capitale régionale. Le principal obstacle du point de vue des populations vient de ceux qui verraient le centre régional s'éloigner d'eux, avec ce que ça implique en terme d'implantation des activités, des universités, des services publics. C'est ce qui fait peur.

Mais il faut mettre en face les économies réalisées. La rationalité économique est sous-jacente. La fusion des régions annoncée est une manière de donner un gage de la volonté du gouvernement de réaliser des économies structurelles. On peut aussi comprendre cette volonté de réformer car on est entré dans une société de la mobilité. Aujourd'hui, on peut habiter dans un département, travailler dans un autre et avoir recours à des services publics dans un troisième. Les appartenances et l'identification aux institutions ne fonctionnent pas de manière exclusive mais cumulative : on appartient à une ville, à un département, à un pays, à l'Europe.

Enfin, il faut cesser de paniquer nos concitoyens et de jouer à se faire peur. Supprimer les conseils généraux, comme le gouvernement envisage de le faire à certains endroits au moins, n’entraînerait pas la disparition des départements, qui demeureront en toute hypothèse des circonscriptions d’action de l’Etat. Et on n'est pas prêts de supprimer les pancartes, on parle d'entités administratives !