Marseille, résignée face à la violence

Des kalachnikovs "en libre-service", des policiers "en colère", des contrôleurs agressés et des élus désemparés. "Mais c'est Marseille". Reportage. 

Quartiers nord de Marseille.
Quartiers nord de Marseille. (GERARD JULIEN / AFP)

Trois fusillades à l’arme lourde en moins d’une semaine. Et la mort d’un policier, touché à la tête par une balle de kalachnikov au cours de l’une d’entre elles. Marseille et son insécurité chronique sont de nouveau sous les feux de la rampe alors qu'un contrôleur SNCF a de nouveau été agressé vendredi 9 décembre. Reportage.

"Si on s'arme tous, ça deviendra le Far West"

"Ça, c’est entre eux, ça, personne ne peut rien y faire." Dans sa boutique, à deux pas du snack où s'est déroulé le dernier règlement de compte mortel à la kalachnikov, Michel* hausse les épaules. Trois jours plus tôt, il a trouvé des impacts de balles "gros comme le petit doigt, du 9 mm" dans plusieurs vitres de sa barre d’immeuble, cité Saint-Louis dans les quartiers Nord.

Mais bon, chez lui, à part lors des mariages au cours desquels "c’est l’anarchie, ils bloquent les rues, descendent à quatre voitures côte à côte et tirent en l’air", "c’est plutôt correct". Pas plus bouleversé que ça, Michel. "C’est ça ou on s’arme et ça devient le Far West, au premier qui tire", sourit-il.

En marchant le long d’un des axes principaux de ces quartiers défavorisés, on entend toutes ces références à l'Amérique du crime et des hors-la-loi, "Arizona" ou "Chicago". Personne n’est totalement serein. Même cette boulangère installée depuis trois ans : "Non, je n’ai pas peur. J’ai ma bombe lacrymo dans mon sac, mais il ne m’est jamais rien arrivé."

"On est abandonnés"

Devant le bar-tabac où, jeudi 1er décembre 2011, deux hommes cagoulés sont entrés armés, avant de ressortir sans tirer, les habitués sont partagés entre peur et fatalité. "Regardez, il y a plein d’enfants qui jouent ici !" nous interpelle l’un d’entre eux, les yeux tout écarquillés d’imaginer le pire.

"De toute façon, on est abandonnés, vous pouvez mourir, on vous aura enterré avant que la police arrive", renchérit son voisin. Car si le centre-ville de Marseille profite d’un renforcement policier et constate une baisse de la délinquance, la périphérie attend toujours des renforts.

"Il fallait bien commencer par quelque part", note David-Olivier Reverdy, du syndicat de police Alliance. Pour lui, "on peut mettre du bleu sur la Canebière", mais pas directement dans les cités : "ils [les policiers] vont se faire tirer dessus".

"On ne fera jamais le bonheur des gens sans eux"

De toute façon, Diego Martinez, du syndicat de police SGP-FO, a fait les comptes : "il manque une trentaine de policiers par rapport aux promesses de cet été, et plus de 200 si on veut bosser correctement". "Marseille est une ville très étendue, donc la police est forcément diluée", reconnaît Jacques Dallest, le procureur de la République de Marseille, qui refuse de faire des moyens "un alibi".  

"Il faut un travail de terrain, de répression, mais aussi d’éducation, un travail social", explique celui qui "invite souvent la population à la dénonciation citoyenne, notamment sur les caches d’armes". Et les représailles ?  "Je comprends qu’ils aient peur mais l’union fait la force", plaide le magistrat : "on ne fera jamais le bonheur des gens sans eux !"

Cannabis et "kalach"

En attendant, les trafics, notamment de cannabis, prospèrent. Ils rapportent plusieurs dizaines de milliers d’euros par jour. Les trafiquants du quartier de la Castellane, véritable plaque tournante, ont fêté le seuil des 100 000 euros quotidiens en distribuant des billets dans la rue, confirment plusieurs sources.

"Avec 80 % de chômage chez les jeunes dans certains quartiers, il ne faut pas s’étonner" que les gros trafiquants n'aient pas de mal à trouver des dealers et des guetteurs, déplore Samia Ghali, maire des 15e et 16e arrondissements de Marseille. Ni que ces petits caïds défendent leurs territoires.

"La première chose que fait un trafiquant dès qu’il a les moyens, c’est s’acheter des armes lourdes", raconte un policier, qui tient à garder l’anonymat. Des kalachnikovs surtout, dont le nombre est impossible à établir, mais qui seraient en libre-service sans que la police ne puisse rien faire. "C’est un trafic de fourmis, ces armes arrivent au compte-goutte, en pièces détachées, dans des valises ou des portières d’automobiles. Qu’est-ce que vous voulez faire ?", explique Diego Martinez, de SGP-FO.

"Les armes, on ne va pas les chercher dans les églises"

On pourrait pourtant faire quelque chose, à en croire le policier anonyme, retraité depuis peu. Il cite une maxime de son ancien service : "les armes, on ne va pas les chercher dans les églises". Sous-entendu : il faut des indics, et ça se rémunère. "Il faut savoir donner pour prendre, il faut savoir ce qu'on veut!", s'agace-t-il, mi-inquiet mi-amer.

Et de déplorer : "Aujourd'hui, on préfère attraper cinq ou six arracheurs de colliers par jour plutôt que de surveiller quotidiennement les chouf (les guetteurs) pour mieux leur tomber dessus." "Il faut une adaptation des services de police à ce type de criminalité", analyse en écho David-Olivier Reverdy, du syndicat Alliance.

Réorienter les services de police vers le renseignement intérieur, notamment. "Marseille c'est Marseille : un port ouvert, une ville pauvre avec une tradition de banditisme et de violence", assène le procureur Jacques Dallest. Il souhaite que police et justice continuent de travailler en réseau avec l'éducation et les élus. Et tient tout de même à relativiser : "Marseille, c'est pas Mexico".

* A la demande de nos interlocuteurs, les noms ont été modifiés.