"Kéké", "gros bosseur", parfois "brutal"... Qui est Christophe Castaner, le nouveau patron de LREM ?

L'actuel porte-parole du gouvernement a été élu, sans surprise, à la tête du parti de la majorité.

Le porte-parole du gouvernement Christophe Castaner, le 16 novembre 2017 à Lille (Nord).
Le porte-parole du gouvernement Christophe Castaner, le 16 novembre 2017 à Lille (Nord). (SARAH ALCALAY / SIPA)
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Vincent MatalonFrance Télévisions

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"Je n'étais pas candidat parce que j'avais le sentiment de ne pas être la meilleure personne pour le job. La tâche est immense et, pour tout vous dire, je doute encore de mes capacités à réussir." Interrogé par franceinfo à quelques jours du sacre programmé, Christophe Castaner la joue modeste. Si cette figure de proue de la Macronie a accepté d'être désigné délégué général de La République en marche, samedi 18 novembre, lors du congrès fondateur du mouvement organisé à Lyon (Rhône), c'est parce que sa candidature "est apparue au fil des discussions avec des proches, dont le président de la République, comme une évidence, promet-il la main sur le cœur, même si cela peut sonner prétentieux". Lors du vote, il a été élu à la quasi-unanimité.

Certains ironisent sur l'onction reçue de la part d'Emmanuel Macron, qui lui vaut d'être le seul candidat à la tête du mouvement ? Celui qui est surnommé "Casta" n'est de toute manière pas du genre à faire grand cas des controverses. "Pour moi, il faut que les choses avancent, et rapidement. La petite polémique et les conservatismes m'encombrent".

Parties de poker et voyous provençaux

Elevé à la dure dans les Alpes-de-Haute-Provence par un père marqué par sa formation militaire, Christophe Castaner est en effet un élève rebelle, qui n'hésite pas à claquer la porte du lycée et du domicile familial à 17 ans. "Une époque au cours de laquelle j'ai effectué diverses activités que je n'ai pas inscrites sur mon CV parce qu'elles étaient trop courtes, et pas assez sérieuses", commente le porte-parole du gouvernement.

Un euphémisme, puisque c'est à cette période qu'il découvre les parties de poker et la vie nocturne de Manosque – où gravitent des figures du banditisme provençal – tout en s'engageant au Parti socialiste pour défendre Michel Rocard. Dans un entretien à La Provence lors des élections régionales de 2015, il reconnaît alors qu'il aurait pu "mal tourner".

J'ai vu une part d'ombre, l'argent facile...

Christophe Castaner

à "La Provence" en 2015

Il raconte devoir son retour dans le droit chemin à Hélène, sa petite amie du lycée devenue son épouse. Il passe son bac en candidat libre à l'âge de 20 ans, réussit l'examen au rattrapage malgré son 1/20 en maths, avant de commencer des études de droit à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône). Dans cette faculté marquée à droite, il s'engage au sein du syndicat de gauche Unef-ID et continue à défendre ses idées au sein des clubs "Forum", qui regroupent la jeunesse rocardienne de l'époque. Il y croisera Manuel Valls, Benoît Hamon, ou encore l'actuel patron des députés socialistes, Olivier Faure.

Un "kéké" chargé de mettre l'ambiance

Son DESS (ancêtre du master 2) en poche, il devient brièvement juriste à la BNP avant de se consacrer pleinement à la politique. Toujours au pas de charge. En 1995, il travaille au côté du maire du 10e arrondissement de Paris, avant d'intégrer les cabinets ministériels. En 1998, il devient chef de cabinet de la ministre de la Culture Catherine Trautmann, avant d'occuper le même poste auprès de Michel Sapin, ministre de la Fonction publique et de la Réforme de l'Etat, de 2000 à 2002. Interrogé par Libération, celui-ci se souvient d'une "personnalité méditerranéenne, qui s’extériorise beaucoup. Le mot 'kéké' était déjà utilisé".

L'expression le rattrapera une fois nommé porte-parole du gouvernement d'Edouard Philippe. Notamment lorsque, interrogé par le site Konbini, il juge que la tenue portée par la chanteuse Rihanna lors de sa rencontre avec Emmanuel Macron était "peut-être un poil trop ample" (il s'était excusé et déplore aujourd'hui une "formule con"). Ou quand, raillé par le chroniqueur de franceinfo Guy Birenbaum au sujet de ses "débriefs" vidéo du Conseil des ministres filmés depuis sa voiture, il répond sur un Vélib'.

S'il qualifie parfois ces attaques de "parisianisme condescendant", "Casta", qui ne se sépare jamais de la chaîne en or offerte par sa mère, ne rechigne pas à en rajouter pour mettre l'ambiance lors des meetings de campagne. Quitte à se lancer dans des chants de stades pas forcément maîtrisés, comme le Pilou-Pilou du Rugby Club toulonnais ou le "Qui ne saute pas n'est pas Marseillais" entonné à deux pas du Vélodrome, pour un résultat contestable. "Il fallait oser le faire, et je l'ai fait", sourit aujourd'hui le secrétaire d'Etat, qui confesse "être plutôt vélo que football".

Revenant sur son parcours professionnel, le nouveau délégué général de LREM admet lui-même un côté fonçeur. "Certains pourraient me qualifier d'instable, mais il est vrai que j'ai eu le sentiment de faire assez rapidement le tour des postes que j'ai occupés. En fait, je ne me suis installé dans la durée qu'à partir du moment où j'ai été élu." Cette élection remonte à 2001 lorsque, encouragé par le président du Conseil Général Jean-Louis Bianco, il part à la conquête de la mairie de Forcalquier (Alpes-de-Haute-Provence). Mais chez Christophe Castaner, "s'installer dans la durée" n'est pas synonyme de long fleuve tranquille.

Une méthode parfois "brutale"

"Il est venu me chercher trois ou quatre mois avant l'élection. Je me souviens de quelqu'un de brillant, d'agréable, avec une grande capacité de travail et qui connaît ses dossiers", se remémore Eric Lieutaud, opticien dans cette commune de 5 000 habitants et ancien adjoint aux finances de Christophe Castaner lors de son premier mandat. "Nous avons fait baisser la dette de la ville, mais à un moment, ses ambitions personnelles et partisanes ont pris le dessus et je ne m'y suis plus retrouvé", déclare celui qui siège désormais au conseil municipal du côté de l'opposition, élue avec le soutien du parti Les Républicains. 

Jeune maire de Forcalquier (Alpes-de-Haute-Provence), Christophe Castaner (à gauche) offre un agneau de Provence à Raymond Manna, bassiste du groupe Trust, lors de son mariage, le 26 avril 2003.
Jeune maire de Forcalquier (Alpes-de-Haute-Provence), Christophe Castaner (à gauche) offre un agneau de Provence à Raymond Manna, bassiste du groupe Trust, lors de son mariage, le 26 avril 2003. (MAXPPP)

Eric Lieutaud reproche en outre à son ancien député-maire (il a quitté son fauteuil en juillet en intégrant le gouvernement) une politique clivante en matière d'urbanisme et une augmentation de la dette de la ville depuis sa réélection en 2014. "Les conseils municipaux sont expédiés en une heure car tous les dossiers ont été étudiés par la majorité en commission, et l'opposition n'est pas écoutée. Pendant ce temps, Castaner tapote sur son téléphone portable...", renchérit Isabelle Fourault-Mas, également élue d'opposition.

Depuis quelques années, il ne trouve plus de chapeau à sa taille, comme on dit ici !

Isabelle Fourault-Mas, conseillère municipale d'opposition à Forcalquier

à franceinfo

Des reproches que Christophe Castaner accepte avec philosophie, évoquant le "jeu classique" d'une opposition municipale. "J'entends ces critiques et je reconnais qu'il peut m'arriver d'être brutal dans ma volonté d'avancer rapidement", explique le nouveau patron de LREM. Qui précise être le premier maire de Forcalquier à avoir été réélu à deux reprises depuis 1977, "preuve que le sentiment des habitants est sans doute plus positif".

Qualifié de "gros bosseur" à la fois par ses détracteurs et admirateurs que franceinfo a interrogés, "Casta" admet également être très exigeant avec ses collaborateurs, à qui il ne manque jamais d'exposer sa "théorie du cliquet". "L'idée, c'est qu'il faut toujours faire mieux pour atteindre le palier suivant. Quand nous sommes à 100, je mets la pression à mes proches et d'abord à moi-même pour atteindre 110. Puis 120, et ainsi de suite..."

Maire, député, secrétaire d'Etat, et désormais chef de mouvement politique... Christophe Castaner a-t-il déjà une idée du prochain "cliquet" à atteindre ? "L'image du cliquet, ça n'est pas de l'ambition, mais de l'exigence", jure l'intéressé, même si Paris Match évoque un intérêt pour le ministère de l'Intérieur.

Je ne suis pas ambitieux, car je ne suis jamais dans le coup d'après. Je vous assure que je n'ai jamais été capable de me projeter, même si vous ne me croyez pas : je veux toujours réussir là où je suis.

Christophe Castaner

à franceinfo

La "blessure" des régionales de 2015

A cet égard, il faut reconnaître que lorsqu'en 2015, il se lance sous les couleurs du PS à la conquête de la région Provence-Alpes-Côte-d'Azur face aux poids lourds Christian Estrosi (LR) et Marion Maréchal-Le Pen (FN), la campagne électorale a tout de la mission-suicide. "Vincent Peillon avait fait 12% aux élections européennes un an auparavant dans la région, je savais donc que j'avais peu de chance de tripler ce score et de l'emporter sur ma bonne gueule", commente Christophe Castaner. Qui reproche tout de même à son parti de l'époque de n'avoir rien fait pour lui faciliter la tâche.

Le fait que la tête de liste dans les Bouches-du-Rhône ait été attribuée à l'ex-député Jean-David Ciot lui reste en travers de la gorge. "On me l'a imposé alors qu'il devait passer en correctionnelle aux côtés de Jean-Noël Guérini dix jours avant le premier tour [il a été relaxé en janvier 2016 dans une affaire de licenciement présumé frauduleux]", regrette Christophe Castaner. "Le PS prend cette décision en sachant que la partie est perdue, mais que cet homme peut tenir la fédération socialiste du département par la suite", continue l'ancien maire de Forcalquier, qui rappelle avoir dû emprunter "510 000 euros à titre personnel pour mener ce combat presque seul".

Le point de non-retour est atteint au soir du premier tour. Entouré de son équipe de campagne aux Docks des Suds de Marseille, Christophe Castaner observe sur les chaînes d'info en continu le premier secrétaire de l'époque, Jean-Christophe Cambadélis, annoncer le retrait des listes socialistes en ballotage défavorable pour faire barrage au Front national. "J'avais déclaré l'avant-veille à mes colistiers que je ferais ce choix si le total des voix de gauche ne nous permettait pas de devancer la liste d'Estrosi", se souvient l'ancien candidat, "mais j'aurais trouvé sympa que Cambadélis trouve le temps de me passer un coup de fil pour me prévenir de sa déclaration. Valls, qui était Premier ministre, l'a fait."

Christophe Castaner annonce le retrait de sa liste au soir du premier tour des élections régionales, le 6 décembre 2015 à Marseille (Bouches-du-Rhône).
Christophe Castaner annonce le retrait de sa liste au soir du premier tour des élections régionales, le 6 décembre 2015 à Marseille (Bouches-du-Rhône). (LILIAN AUFFRET / SIPA)

C'est quelques mois après ce coup dur qu'il choisit définitivement de rallier Emmanuel Macron, dont il était déjà proche. Et qu'il devient adepte de la méditation, qu'il pratique depuis avant chaque intervention médiatique d'importance, parfois aidé d'une application dédiée installée sur son téléphone.

Un divorce consommé avec la gauche ?

"Ce qu'il s'est passé durant cette campagne des régionales est de l'ordre de l'ego et a été une vraie blessure pour lui", confirme à franceinfo Gaëlle Lenfant, conseillère municipale d'opposition (PS) à Aix-en-Provence et colistière de Christophe Castaner lors de cette campagne.

Je pense qu’il en a gardé une vraie amertume et qu’ensuite il a suivi une autre voie que celle du socialisme et de la gauche.

Gaëlle Lenfant, ancienne colistière de Christophe Castaner aux élections régionales

à franceinfo

Michaël Bruel, secrétaire général de la fédération socialiste des Bouches-du-Rhône et proche de Jean-David Ciot, prend encore moins de pincettes pour évoquer ce divorce. Selon lui, Christophe Castaner a été l'un des grands artisans du dynamitage du parti socialiste. "Même si son désamour pour le PS s'est construit durant les régionales, son départ du parti pour rejoindre Macron relève pour moi de l'ingratitude : détruire le PS, c'est détruire les camarades qui lui ont permis d'être investi pour ce scrutin et de se construire une visibilité médiatique", estime celui qui était également présent sur la liste socialiste lors de ces élections.

L'intéressé jure pourtant continuer à se définir comme étant de gauche. "C'est ma culture, c'est ce que je suis. En tant que rocardien historique, j'appartiens à la Deuxième gauche, qui se retrouve chez Emmanuel Macron", assure-t-il.

Emmanuel Macron, entouré du ministre de l\'Intérieur Gérard Collomb (à gauche) et du porte-parole du gouvernement Christophe Castaner, le 30 octobre 2017 au palais de l\'Elysée, à Paris.
Emmanuel Macron, entouré du ministre de l'Intérieur Gérard Collomb (à gauche) et du porte-parole du gouvernement Christophe Castaner, le 30 octobre 2017 au palais de l'Elysée, à Paris. (CHRISTOPHE ENA / SIPA / AP)

Le Christophe Castaner de 2015 n'aurait-il pourtant pas grimacé en entendant le Christophe Castaner de 2017 défendre sur les plateaux de télévision la baisse de 5 euros des aides au logement ou la réforme de l'impôt sur la fortune en faveur des plus fortunés ? Le nouveau patron de LREM remet en un clin d'œil sa casquette de porte-parole du gouvernement avant de répondre : "Non, car le Christophe Castaner de 2015 aurait étudié ces sujets et se serait rendu compte qu'augmenter les APL entraîne une hausse générale des loyers même pour ceux qui ne les perçoivent pas, et que l'ISF n'existe plus que dans deux pays européens."

Je ne crois pas aux totems politiques, aux marqueurs de gauche ou de droite. Ce qui m'importe, c'est ce qui fonctionne ou pas.

Christophe Castaner

à franceinfo

Désormais patron du parti de la majorité, Christophe Castaner n'aura en tout cas pas eu longtemps à attendre avant de déclencher la polémique. Son possible maintien au poste de secrétaire d'Etat chargé des relations avec le Parlement fait en effet grincer des dents, jusqu'au sein de LREM.

Des critiques que "Casta" balaie d'un revers de main après avoir rappelé, prudent, que son sort restait dans les mains d'Emmanuel Macron et d'Edouard Philippe. "Je n'ai pas souvenir qu'André Rossinot [président du Parti radical et ministre des Relations avec le Parlement du gouvernement Chirac en 1986] ait mal fait son travail. D'autres ont été Garde des sceaux et chef de parti [François Bayrou au début du quinquennat]... Ce qui compte, c'est l'éthique des personnes, pas les statuts".