L'illettrisme touche-t-il massivement les ex-salariés de Gad ?

Le ministre de l'Economie, Emmanuel Macron, a provoqué un tollé en déclarant sur Europe 1 que "beaucoup" d'employés de ces abattoirs bretons souffraient d'illettrisme.

Des salariés de l\'abattoir Gad de Lampaul-Guimiliau (Finistère), lors d\'une réunion syndicale, le 31 octobre 2013.
Des salariés de l'abattoir Gad de Lampaul-Guimiliau (Finistère), lors d'une réunion syndicale, le 31 octobre 2013. (JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP)

Ses mots ont choqué. Sur Europe 1, le ministre de l'Economie, Emmanuel Macron, a déclaré, mercredi 17 septembre, que l'illettrisme était un problème pour de nombreuses salariées des abattoirs Gad"Il y a dans cette société une majorité de femmes et il y en a qui sont, pour beaucoup, illettrées", a-t-il lancé, expliquant que cela posait un problème pour leur reclassement alors que l'entreprise a procédé à de nombreux licenciements fin 2013 sur l'un de ses sites.

Emmanuel Macron n'est pas le premier à tenir de tels propos: le ministre des Finances, Michel Sapin, avait évoqué ce problème lors d'un débat au Sénat. Mais sa déclaration a fait bondir les anciens syndicalistes de l'abattoir de Lampaul-Guimiliau (Finistère). "On a eu le droit à tout, tout parti politique confondu : 'France d'en bas', 'sans-dents'. Pourquoi pas 'débile profond' ? Quand on pense que ce sont ces gens-là qui font la loi...", soupire Jean-Marc Detivelle, ex-délégué syndical FO, contacté par francetv info. L'homme ne conteste pas que le problème se pose pour certains salariés, notamment d'origine étrangère, mais ne comprend pas le "beaucoup" avancé par le ministre, ni le taux de 20% donné par Europe 1.

"Ce chiffre de 20% n'a jamais été annoncé nulle part"

Son ancien collègue, Olivier Le Bras, ne dit pas autre chose. "Bien sûr qu'il y avait de l'illettrisme chez nous", explique-t-il à francetv info. A l'abattoir Gad de Josselin (Morbihan)quatre salariés ont d'ailleurs suivi une formation pour régler ce problème, raconte Ouest-FranceIsabelle, 48 ans, indique, par exemple, qu'elle avait "des lacunes en français""Mais je fais partie de la commission de suivi du reclassement des salariés licenciés, et ce chiffre de 20% n'a jamais été annoncé nulle part. Nous n'avons jamais parlé d'un problème de retour à l'emploi à cause de l'illettrisme", souligne Olivier Le Bras. Au Parisien, le syndicaliste précise dans la soirée que 41 personnes sur les 889 licenciées (4,6%) ont suivi un cours de Français.

Parce qu'il connaissait quelques cas au sein de l'abattoir, Olivier Le Bras avait tout de même pris l'initiative d'inviter l'association locale Addeski, qui propose des formations individuelles contre l'illettrisme. Un de ses responsables, qui a souhaité rester anonyme, se souvient très bien de cette réunion, un mardi de février 2014. "Dans l'industrie agroalimentaire, une partie des savoirs de base ne sont pas maîtrisés. Nous voulions leur faire savoir que nous existions, que nous pouvions leur apporter de l'aide", explique le responsable associatif à francetv info.

Ce matin-là, la salle était pleine. Mais sept mois plus tard, aucun ex-Gad n'a poussé la porte du local de l'association, à Morlaix. "Addeski, c'est quelque chose de discret. Si vraiment 20% des gens étaient concernés, quelques-uns se seraient forcément présentés", estime Olivier Le Bras. "Il y a des gens peu formés et peu diplômés chez nous, mais de là à être illettré...", ajoute le leader syndical. Contactés par francetv info, ni la direction de Gad, ni le cabinet de reclassement Altedia n'ont donné suite à nos appels. 

"La moitié des personnes illettrées travaillent"

Chargée de mission de l'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme (ANCLI) en Bretagne, Dominique Consille remet le problème en perspective. Selon les chiffres de l'Insee de 2012, 7% des Français souffrent d'illettrisme, soit environ 2,5 millions de personnes. "Nous savons que la moitié des personnes illettrées travaillent, détaille-t-elle à francetv info. Elles sont un peu plus nombreuses dans l'industrie et en milieu rural que dans les professions intellectuelles. Donc il est cohérent de penser qu'il y en a chez Gad." 

Mais, "il n'existe pas de chiffre. Les seuls dont nous disposons sur l’illettrisme en France sont les données de l’Insee, et celles récoltées chez les jeunes lors des journées défense et citoyenneté, précise-t-elle. Il n’y a pas d’enquête sur l’illettrisme par branche professionnelle ou par entreprise". Par conséquent, le chiffre de 20% n'est "pas fiable du tout". La Bretagne est d'ailleurs l'une des trois régions les moins touchées par l'illettrisme en France, pointe l'ANCLI.

Le syndicaliste Olivier Le Bras estime que ce "faux débat" masque les vraies difficultés qu'affrontent les salariés licenciés de Gad. "Il y a un problème psychologique, les gens ont du mal à faire le deuil de leur emploi", pointe-t-il, avant d'évoquer le manque de formation de ces travailleurs "peu diplômés mais pas illettrés". Il aimerait d'ailleurs en discuter avec Emmanuel Macron. En attendant, le ministre de l'Economie a présenté ses excuses aux salariés, et devrait se rendre sur place la semaine prochaine.