On vous explique la polémique autour des propos du nouveau secrétaire d'Etat Joël Giraud sur les "chemtrails"

Des vieux propos complotistes de Joël Giraud ont resurgi dimanche, lorsqu'il a été nommé secrétaire d'Etat à la ruralité. 

Un avion de la compagnie aérienne Pakistan International survole le ciel de la ville grecque Thessalonique, le 5 juin 2020. 
Un avion de la compagnie aérienne Pakistan International survole le ciel de la ville grecque Thessalonique, le 5 juin 2020.  (NICOLAS ECONOMOU / NURPHOTO / AFP)
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Rattrapé par d'anciennes déclarations. A peine nommé au gouvernement, dimanche 26 juillet, Joël Giraud a fait face à de nombreuses railleries après que des internautes ont exhumé des propos tenus en 2013 par le secrétaire d'Etat à la Ruralité. Alors député PRG (parti radical de gauche) des Hautes-Alpes, il s'interrogeait alors su "l'origine mystérieuse" des traînées blanches laissées par les avions dans le ciel. Des déclarations qui donnaient de l'écho aux thèses complotistes qui fleurissent sur internet à propos des "chemtrails". Franceinfo fait le point sur cette polémique. 

Que disait Joël Giraud en 2013 ? 

Nous sommes le 12 novembre 2013. Ce jour-là, le député PRG des Hautes-Alpes et maire de L'Argentière-la-Bessée Joël Giraud interpelle très sérieusement le ministère de l'Écologie, dans une question écrite au gouvernement, au sujet de ces "mystérieuses traînées dans le ciel", aussi appelées "chemtrails" : 

"Des milliers de témoins peuvent dénoncer des traînées d'avions dans le ciel qui se développent d'un horizon à l'autre, s'élargissent et fusionnent jusqu'à couvrir le ciel d'un nuage artificiel", écrit-il alors. "Officiellement, ces traînées sont considérées comme des traces de condensation laissées par les avions, mais (...) certains émettent l'hypothèse qu'il s'agirait là d'épandage de produits chimiques provoquant d'ailleurs des maladies respiratoires chez les populations survolées."

Des propos qui reprennent l'une des plus populaires théories du complot et ne sont pas passés inaperçus à l'époque. Joël Giraud est alors moqué sur les réseaux sociaux et dans la presse. Il est interrogé par StreetPress quelques jours plus tard et maintient ses déclarations. 

C'est bizarre, ce sont des formations de nuages, qui en plus, quadrillent le ciel de façon régulière. Ça ne peut pas être un phénomène naturel puisqu'il est répétitif.Joël Giraudà StreetPress, en 2013

Le gouvernement lui répondra près de cinq mois plus tard : "Les traînées blanches visibles dans le ciel après le passage des avions correspondent à une condensation de l'eau de l'atmosphère en cristaux autour des émissions normales de l'avion (...) Elles ne sont pas nocives pour la santé et aucun élément ne contredit à ce jour cet état de fait."

Depuis dimanche et la nomination de Joël Giraud au gouvernement, ces propos ont été exhumés et tournés en dérision. L'intéressé n'a pas réagi. 

Que veut dire "chemtrails" et que disent les théories à ce sujet ?

Le terme "chemtrail" vient de chemical (chimique) et trails (traînées) en anglais. La rumeur est apparue aux Etats-Unis en 1996. Cette année-là, une étude est publiée à la demande de l'Armée de l'air américaine sur les possibilités de "maîtriser le climat" à l'horizon 2025, afin de parvenir à une supériorité militaire et aéronautique. A partir de là, plusieurs sites complotistes affirment que le gouvernement et armées répandent dans l'atmosphère des produits chimiques, grâce aux avions de ligne et militaires. Les motivations des gouvernements qui répandent les chemtrails seraient diverses : ralentir (ou accélérer) le réchauffement climatique, influencer l'agriculture en sabotant les récoltes, modifier le climat et la météo, disperser des armes bactériologiques ou des agents chimiques pour réduire la population mondiale.

Depuis, fleurissent sur internet des forums et des comptes sur les réseaux sociaux relayant la rumeur. En France, une association, l'Acseipica (pour Association Citoyenne pour le Suivi, l'étude et l'information sur les programmes d'interventions climatiques et atmosphériques) a même été créée pour "pallier le déficit total d'information et de transparence sur les épandages aériens clandestins". Sur son site internet, elle écrit : "les organismes officiels évitent le sujet et s'abstiennent d'adopter une réelle démarche scientifique, du fait qu'ils dédaignent en tout premier lieu le B.A.BA de la science : l'observation".

Selon une étude publiée en 2017 dans la revue Nature, 10% des Américains sont persuadés que le complot des "chemtrails" est réel, et entre 20 et 30% croient qu'il partiellement vrai. En France, un jeune de 18 à 24 ans sur trois est globalement d'accord avec l'idée que '"certaines traînées blanches créées par le passage des avions dans le ciel sont composées de produits chimiques délibérément répandus pour des raisons tenues secrètes" selon une enquête Ifop de 2018

Pour les adeptes de ces théories, la première preuve de l'existence des "chemtrails" est le fait qu'on peut les voir, tous les jours, dans le ciel. 

Joël Giraud, dans son interview à StreetPress en 2013, expliquait lui aussi que ses suspicions étaient apparues en observant le ciel : "J'habite les Alpes et j'ai souvent remarqué ces traînées. Il y a quelques avions de ligne qui passent dans le secteur, mais leurs traînées disparaissent immédiatement. Par contre, il y a d'autres traînées, persistantes, et je ne vois pas quelle peut être leur origine puisque je ne vois pas d'avions quand elles se produisent !"

Qu'en disent les scientifiques ?

"Ces traînées blanches font partie des choses troublantes pour les gens, car cela relève de l'observation directe", note auprès de franceinfo Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue française et co-présidente du GIEC. La scientifique rappelle que les traînées que l'on peut observer dans le ciel lors d'un passage d'un avion sont appelées "contrails" (contraction de "condensation" et "trails") et sont constituées en grande partie de vapeur d'eau et de restes de carburant qui se condensent en petites particules de glace à haute altitude. La taille, la durée et l'étalement de ces traînées de condensation dépendent des conditions atmosphériques et de météorologiques. 

Quatre chercheurs se sont penchés en 2016 sur la question des chemtrails (lien en anglais). Ils ont interrogé 77 scientifiques spécialisés dans la chimie atmosphérique et des géochimistes. Le résultat est (presque) unanime : 76 d'entre eux affirment qu'il n'y a aucune preuve validant la rumeur des "chemtrails". Le dernier, lui, a précisé qu'il avait observé "un haut niveau de barium atmosphérique dans une zone éloignée avec des niveaux bas de barium au sol"

Si le nombre de ces contrails augmente d'année en année, c'est que le trafic aérien croît en moyenne de 6 % par an. Avec le confinement, "les habitants de l'Ile-de-France résidant près des aéroports, dont moi-même, ont pu observer la disparition de ces traînées de condensation", note Valérie Masson-Delmotte. Certes, "les 'contrails' peuvent avoir un impact sur le climat" ajoute la spécialiste, "non seulement par le CO2 rejeté, mais aussi par les substances formées par la combustion des moteurs, comme les oxydes d'azote (NOx)". Ces molécules contribuent à l'effet de serre et ont un impact réel sur la qualité de l'air. Mais rien ne prouve un quelconque lien avec les motivations secrètes d'un quelconque gouvernement.