Régionales : le FN peut-il vraiment gagner la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie ?

Marine Le Pen a officialisé mardi sa candidature comme tête de liste aux régionales en Nord-Pas-de-Calais-Picardie. Les sondages la donnent favorite. Mais la victoire du FN est-elle pour autant dans la poche ?

La présidente du FN, Marine Le Pen, le 23 juin 2015 à Paris.
La présidente du FN, Marine Le Pen, le 23 juin 2015 à Paris. (MAXPPP)

Fin du faux suspense : Marine Le Pen sera bel et bien candidate aux élections régionales. Après plusieurs semaines de "réflexion", la présidente du Front national a confirmé mardi 30 juin qu'elle mènerait la liste de son parti pour le scrutin de décembre dans la grande région Nord-Pas-de-Calais-Picardie.

Les sondages la donnent d'ores et déjà favorite face à ses adversaires. Selon une enquête Opinionway publiée mardi dans Le Figaro, Marine Le Pen recueillerait 32% des voix au premier tour, contre 26% à la liste de droite conduite par Xavier Bertrand et 18% à la liste PS emmenée par Pierre de Saintignon. Au second tour, en cas de triangulaire FN-droite-PS, elle l'emporterait avec 37% des voix contre 32% à la liste Les Républicains-UDI et 31% à la gauche.

La question se pose désormais : le FN peut-il vraiment remporter cette région, issue de la fusion du Nord-Pas-de-Calais et de la Picardie ?

Oui, c'est devenu un bastion du vote frontiste

En seulement quatre ans, l'électorat séduit par l'extrême droite dans cette région a largement progressé, passant de 17,05% des voix aux régionales de 2010 à 36,75% aux européennes en 2014, comme le rappelle Le Monde. Les élections municipales de 2014 ont permis au Front national de remporter deux villes : Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) dès le premier tour, et Villers-Cotterêts (Aisne) au second. Et, en mars dernier, aux élections départementales, le FN a obtenu au moins 30% des voix dès le premier tour dans l'ensemble des départements de la région. "Partout où le FN avait pris des mairies en 2014, on a pris des cantons", note Eric Dillies, conseiller régional FN du Nord-Pas-de-Calais, interrogé par francetv info.

Au total, le parti s'est emparé de six cantons dans le Pas-de-Calais et de quatre dans l'Aisne, sur un total de 31 cantons remportés dans toute la France. "C'est une région à forte tradition ouvrière, victime de désindustrialisation, de délocalisations, de chômage de masse et de fermetures d'entreprises, énumère le politologue Jean-Yves Camus, spécialiste de l'extrême droite. C'est un territoire très vaste, où les problématiques locales sont parfois très différentes, mais sur lesquelles le Front national rebondit très bien depuis les années 1990."

"Le Nord-Pas-de-Calais-Picardie est la région que le FN a le plus de chances de gagner", constate dans Le Figaro le sondeur Bruno Jeambart, directeur adjoint de l'institut Opinionway. "C'est une région taillée pour le FN, acquiesce le politologue Joël Gombin, spécialiste de l'extrême droite, interrogé par francetv info. Il n’y a guère que Lille et sa métropole qui résistent". Amiens et Arras présentent également un niveau de votes moins élevé. "En moyenne, les scores sont plus bas là où la densité est vraiment très faible, et dans les très grandes villes", explique dans Le Monde Vincent Pons, chercheur en sciences politiques. "Si on regarde les résultats des élections européennes et départementales, on a un potentiel de 35 à 40% de voix", pronostique l'élu frontiste Eric Dillies. De quoi l'emporter en cas de triangulaire.

Oui, le FN va bénéficier d'un "effet Marine Le Pen"

Le score du Front national pourrait être d'autant plus élevé que Marine Le Pen sera sa tête de liste. Pour le politologue Joël Gombin, si le vote FN est assez largement un vote d'étiquette, "la personnalité de la tête de liste peut également jouer à la marge, sur un ou deux points". Une différence qui peut se révéler déterminante dans un contexte serré, comme cela devrait être le cas en Nord-Pas-de-Calais-Picardie. Pour Wallerand de Saint-Just, proche de Marine Le Pen, le fait que la présidente du FN soit tête de liste pourrait ainsi "créer une dynamique importante pour également aspirer une partie du vote UMP".

D'autant que Marine Le Pen est loin d'être une inconnue dans la région. Dès 1998, c'est dans le Nord-Pas-de-Calais que la "fille de" décroche, à l'âge de 30 ans, son premier mandat, celui de conseillère régionale. En 2002, elle se présente aux élections législatives à Lens, et accède au second tour. A Hénin-Beaumont, elle devient conseillère municipale de 2008 à 2011, avant d'y briguer – en vain – un mandat de députée en 2012.

Avec cette nouvelle candidature, Marine Le Pen va pouvoir "marquer son ancrage territorial, et montrer qu'elle n'a pas peur d'y aller, malgré la période difficile que traverse le parti", observe Jean-Yves Camus. "Pour la première fois, il est clair que nous pouvons arriver en tête au premier tour, et l'emporter au second. Ce n'était pas le cas en 2010", se réjouit Nicolas Bay, le secrétaire général du FN, interrogé par francetv info.

Oui, la gauche, historiquement forte, est mal en point

Face à la progression du Front national, "on assiste à une érosion du Parti socialiste et à une disparition du Parti communiste", souligne le politologue Jean-Yves Camus. Selon le sondage Opinionway publié mardi, la liste socialiste arriverait en troisième position au premier tour, avec huit points de retard sur la liste de droite, et quatorze sur la liste FN !

De quoi donner des sueurs froides aux ténors du PS dans la région. D'autant que la tête de liste, Pierre de Saintignon, est totalement inconnue du grand public. Considéré comme l'un des hommes de l'ombre de Martine Aubry, dont il est aussi le premier adjoint à la mairie de Lille, Pierre de Saintignon est de plus en plus contesté en interne.

Selon Europe 1, "les barons du PS grognent, contestent les choix de Martine Aubry, d'abord son candidat, mais aussi son refus de se lancer elle-même dans la bataille. La peur de perdre ce bastion historique de la gauche est telle que certains imaginent même un changement de candidat : on parle de Frédéric Cuvillier, le maire de Boulogne-sur-Mer, ou de Patrick Kanner, le ministre de la Jeunesse et des Sports". Une hypothèse à laquelle le premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, serait pour l'instant opposé.

Non, les Républicains sont en embuscade

Si l'on tient compte de la marge d'erreur, la différence entre le FN (32%) et les Républicains (26%) constatée dans le sondage Opinionway est loin d'être définitive. Pour Jean-Yves Camus, Xavier Bertrand a ses chances. "Il existe une tradition de droite conservatrice démocrate chrétienne dans une partie plus bourgeoise de la population du Nord-Picardie. Une partie de l'électorat se range donc du côté d'une droite sociale qui pourrait se retrouver dans la personnalité de Xavier Bertrand. D'autant que, depuis 2012, il fait entendre sa différence par rapport à Nicolas Sarkozy, et cherche à montrer qu'il ne fait pas partie des conservateurs de l'UMP."

Pour répondre à la poussée du Front national, Xavier Bertrand, qui se présente lui-même en "challenger"a choisi d'axer sa campagne sur la valeur travail avec un slogan : "Une région au travail." 

Des électeurs ayant voté FN au premier tour pourraient être tentés de voter en sa faveur au second, en jugeant que l'extrême droite ne sera pas forcément capable de gérer une région entière et des compétences qui ont une incidence directe sur la vie des citoyens. De même, des électeurs de gauche pourraient voter Xavier Bertrand au second tour, afin de faire barrage au Front national. L'ancien ministre du Travail, lui, a déjà prévenu qu'il refuserait tout "front républicain". "Il n'y aura aucun arrangement entre les deux tours", a-t-il martelé en lançant sa campagne. Au risque de voir Marine Le Pen s'emparer de la région en décembre prochain.