"Sur l'idéologie, Macron est proche du Giscard de 1974, sur la stratégie électorale, c'est de Gaulle en 1958"

Quelle est la singularité de cette élection, au regard de l'histoire de la Ve République ? Entretien avec Mathias Bernard, auteur de l'ouvrage "Histoire politique de la Ve République : de 1958 à nos jours".

Emmanuel Macron lève les bras le soir du 7 mai, devant la pyramide du Louvre, à Paris, après sa victoire à la présidentielle.
Emmanuel Macron lève les bras le soir du 7 mai, devant la pyramide du Louvre, à Paris, après sa victoire à la présidentielle. (MICHAEL KAPPELER / DPA)

Il y a trois ans, Emmanuel Macron était inconnu du grand public. Il y a un an, la création de son mouvement En marche ! suscitait surtout le scepticisme. Il y a six mois, l'ex-ministre de l'Economie officialisait sa candidature à l'Elysée,  sans l'appui d'un grand parti, et zappait la case des primaires. Dimanche 7 mai 2017, l'invité surprise de la présidentielle était triomphalement élu président de la République, recueillant les deux tiers des suffrages exprimés, contre un tiers à  Marine Le Pen.

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Une telle aventure est-elle un phénomène totalement inédit dans l'histoire politique récente du pays ? Prélude-t-elle à une recomposition des partis politiques, autour d'un centre fort ? Entretien avec l'historien Mathias Bernard, auteur d'une Histoire politique de la Ve République : de 1958 à nos jours (éd. Armand Colin, 2008).

Franceinfo. L'élection d'Emmanuel Macron constitue-t-elle un chamboulement sans précédent dans la Ve République, avec un président qui accède à l'Elysée en se lançant hors appareil en quelques mois ? Cette ascension éclair traduit-elle "la rencontre d'un homme et d'un peuple", pour reprendre l'expression du général de Gaulle ?

Mathias Bernard. Oui, c'est un événement inédit dans l'histoire de la Ve République, d'abord parce qu'Emmanuel Macron est entré à l'Elysée sans avoir jamais eu de mandat électif. De Gaulle était dans le même cas, mais c'était de Gaulle ! Certes, les institutions de la Ve République reposent, en principe, sur l'idée que la présidentielle est la "rencontre entre un homme et un peuple", ce qui doit permettre à n'importe quel citoyen de candidater. Dans les faits, les grands partis de gouvernement se sont organisés pour animer cette échéance électorale dès la première élection au suffrage universel, en 1965.

Seule exception, en 1974 : le candidat élu, Valéry Giscard d'Estaing, n'était pas issu d'un grand parti, mais d'une petite formation politique, les Républicains indépendants. Néanmoins, Giscard était installé dans la vie politique depuis quasiment vingt ans quand il est devenu président ! Ce qui est sans précédent dans l'ascension d'Emmanuel Macron, c'est la conjonction de deux phénomènes : l'absence de rattachement à un grand parti et la rapidité de la trajectoire politique.

A-t-il réussi là où tant d'autres ont échoué : en se positionnant au centre ?

Sans l'ombre d'un doute, Emmanuel Macron se rattache à la tradition centriste en France. Il en partage les options libérales en matière économique, la dimension progressiste en matière sociale, l'engagement européen et la volonté d'éviter les invectives dans l'exercice du débat public.

Le seul bémol sur son rattachement au centrisme, c'est la façon dont il assume complètement le présidentialisme et la personnalisation du pouvoir propre à la Ve République, comme on l'a encore vu dimanche soir au Louvre [quand Emmanuel Macron s'est avancé seul vers l'estrade]. La tradition centriste, elle, est plutôt parlementaire, collégiale. Historiquement, le centrisme de la Ve République s'est construit contre la pratique personnelle du pouvoir et même contre le pouvoir personnel du général de Gaulle, critiqué par le candidat centriste Jean Lecanuet pendant la présidentielle de 1965.

Même s'il a été mis à mal avec la bipolarisation de la vie politique sous la Ve République, ce centrisme est néanmoins représenté quasiment à chaque élection présidentielle : par Jean Lecanuet en 1965, Alain Poher en 1969, Valéry Giscard d'Estaing en 1974, Raymond Barre en 1988, puis François Bayrou lors de ses trois candidatures, en 2002, 2007 et 2012. Avec des résultats qui vont, au premier tour, de 7% jusqu'à 32%, avec Giscard.

Emmanuel Macron suit-il les traces de Valéry Giscard d'Estaing, en se montrant libéral sur le plan économique et ouvert sur le plan sociétal ?

Oui, c'est la même équation. Valéry Giscard d'Estaing avait fait en 1974 une campagne de droite sur les aspects économiques et politiques, dénonçant "le risque communiste" à gauche. Mais il y mêlait une dimension progressiste dans le domaine social et sociétal : il a fait passer les lois légalisant l'IVG, donnant la majorité à 18 ans, facilitant le divorce. Il a eu la capacité, reprise par Emmanuel Macron, d'adresser des signaux à la fois à l'électorat de droite et à l'électorat de gauche. Il n'a pas joué le "ni-droite, ni-gauche", mais le "et de droite, et de gauche", pour rassembler le plus large électorat possible.

Mais Valéry Giscard d'Estaing a dû gouverner avec une Assemblée très marquée par le clivage droite-gauche. D'où ses difficultés : il n'a pas eu la majorité de sa politique. Une fois l'état de grâce passé, sa volonté réformatrice s'est transformée en gestion conservatrice.

Le même écueil guette-t-il Emmanuel Macron ?

Pas forcément, parce que les législatives, désormais, suivent la présidentielle [depuis la réforme du quinquennat]. Emmanuel Macron maximise les chances d'avoir une majorité parlementaire qui corresponde à la majorité présidentielle.

Les législatives, espère-t-il, vont bénéficier de la dynamique de son élection à la présidence, et permettre aux candidats d'En marche ! de l'emporter.  Ce qui explique qu'Emmanuel Macron refuse tout accord d'appareil pour former une coalition au préalable.

S'il réussit, cette recomposition de la vie politique fera-t-elle éclater les deux grands partis de gouvernement, le PS et les Républicains ?

Oui, tout à fait !  Emmanuel Macron veut une recomposition complète de la vie politique. Il souhaite faire émerger une force politique complètement nouvelle, en faisant imploser la bipolarisation actuelle. Cette stratégie, si elle aboutit, induira une tripartition.

La vie politique sera organisée autour d'un centre dominant, qu'on va qualifier de social-libéral, une gauche plutôt sur la ligne de la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, très antilibérale et protectrice, et puis une droite dure, voire extrême, avec l'alliance du courant nationaliste et des conservateurs sur le plan des mœurs. Un schéma qui rappelle l'organisation de la vie politique avant la Ve République.

On renouera avec l'instabilité de la IVe République?

Sous la IVe République, le centre était composé de différentes forces politiques : la SFIO, le MRP, les radicaux, toute une nébuleuse qui formait une majorité de gouvernement. A gauche, le PC était ultra-dominant tandis qu'à droite, c'étaient les gaullistes, autour d'un parti, le RPF, bien organisé. Le pari d'Emmanuel Macron, c'est de faire du centre un parti très organisé autour d'En marche !. Ce qui permettrait d'éviter l'impuissance, l'éclatement en multiples chapelles.

Peut-il y avoir, dans la foulée, un renouvellement parlementaire de grande ampleur ?

C'est possible. Sur l'idéologie, Macron est proche du Giscard de 1974, mais sur la stratégie électorale, c'est de Gaulle en 1958. Quand de Gaulle arrive au pouvoir, il est quasiment seul. Les premières élections législatives qui ont lieu lui permettent de faire élire un nombre important de candidats gaullistes sous une nouvelle étiquette, l'UNR (Union pour la nouvelle République). Ce parti, fondé en 1958, est destiné à soutenir son action.

En marche ! s'inspire de cette idée. En outre, Emmanuel Macron a promis que la moitié des candidats investis par son mouvement seraient des personnalités nouvelles, issues de la société civile. Il y a dans son projet la volonté d'avoir une représentation parlementaire qui soit proche de la réalité de la société, qui rompe avec l'autoreproduction. Si Emmanuel Macron tient sa promesse, et si les électeurs le suivent, oui, l'Assemblée peut être fortement renouvelée, comme ce fut le cas en 1958.