Cinéma : « Yves » un film de Benoît Forgeard, au cinéma le 26 juin

Jérem s’installe dans la maison de sa mémé pour y composer son premier disque. Il y fait la rencontre de So, mystérieuse enquêtrice pour le compte de la start-up Digital Cool. Elle le persuade de prendre à l’essai Yves, un réfrigérateur intelligent, censé lui simplifier la vie…

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LE PACTE 2019
LE PACTE 2019 (LE PACTE 2019)

Extrait d’entretien avec Benoît Forgeard*

Où êtes-vous allé chercher YVES ?

À une conférence sur les robots, en 2012. Le directeur d'Aldebaran Robotics raconte le futur : un conducteur rentre tard d'une soirée, ses paupières tombent, sa voiture intelligente le détecte, en déduit qu'il s'endort. Sans prévenir, elle prend le contrôle, se gare et appelle un proche à la rescousse. Il raconte ça sérieusement. Ça ne fait rire personne, sauf moi. Je me dis : « Tiens, les appareils intelligents connectés vont renouveler considérablement le genre du vaudeville ». Et pas seulement celui-là. Leur installation parmi les humains ouvre des perspectives surréalistes. On va voir des gens parler à leur peigne et un fauteuil devenir médecin. La révolution technologique a beau nous angoisser, elle renferme un grand potentiel comique. Sous certains aspects, notre époque est peut-être la plus drôle jamais survenue. C'est la bonne nouvelle du film.

YVES apparaît comme une comédie ultra-contemporaine, presque futuriste. Un film des années 2020, dans sa photographie comme dans son écriture. L’intelligence artificielle y trouble la vie des humains. Le personnage central est une machine. Le rap domine. Faire un film qui embrasse les codes de notre époque, c’est important pour vous ?

Je tenais à ce que l'action se déroule de nos jours, même si un engin comme le fribot n'existe pas encore. Parce que le sujet du film n'est pas tant l'intelligence artificielle que le culte de la performance, l'amélioration permanente de soi-même. C'est pourquoi Yves débarque dans un univers suranné. Dans la maison de la mémé de Jérem, il est comme un renard dans un poulailler. Il y a tellement à optimiser ! Ce que vous appelez les « codes de l'époque » sont des symptômes en relation les uns aux autres. Les IA sont l'apothéose du culte du progrès. On a la trouille qu'elles nous remplacent. Alors on s'empresse d'en rire. Parallèlement, les rappeurs, souvent obsédés par leurs attributs virils, témoignent d'une forte angoisse de la castration. Ces phénomènes ne sont pas contemporains par hasard. La peur de perdre sa situation domine.

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 « C’est pas un frigo qui va faire la loi ! » s’énerve Jérem face à Yves, qu’il continue pourtant à fréquenter. Diriez-vous qu’il y a dans notre commerce avec les intelligences artificielles un peu de masochisme ?

Si les IA étaient clairement négatives, ce serait plus simple. Mais ce n'est pas le cas. L'IA de YouTube, par exemple, vous suggère de regarder une vidéo que vous êtes censé apprécier, compte tenu de celles que vous avez déjà visionnées. Elle se comporte comme le bon pote d'autrefois, connaisseur et prescripteur, qui vous disait « mate ça, tu vas adorer ». Jusque-là, rien à redire. Sauf que ce bon pote s'avère sournois. Parfois, il vous tire vers le haut, mais souvent, il flatte vos bas instincts, s'infiltre dans vos failles. C'est exactement ce qui se passe lorsqu’après avoir regardé la conférence d'un astrophysicien, vous êtes invité à visionner la vidéo intitulée « OVNIS, et si c'était vrai ? ». L'IA – sous sa forme aujourd'hui la plus répandue, c'est-à-dire, celle des algorithmes de Facebook, Google, Tinder… — nous entraîne rapidement dans la dépendance. Jérem est sur le point de virer Yves quand son fribot lui offre des enceintes dernier cris : « Avec ça, vous allez nous faire un grand disque ! ». Jérem devient un homme sous influence, accro à son frigo comme à un bon génie qui exauce les vœux. De son côté, le fribot ne déroge pas aux règles de la robotique. Tout ce qu'il accomplit, il le fait pour le bien de son utilisateur, avec pour seul cap une réussite palpable. « Seul le résultat compte », pourrait affirmer Yves, en accord avec Didier Deschamps.

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Le titre phare du film, Carrément rien à branler, est aussi le titre d’un stand-up que vous avez fait en 2015 au Centre Pompidou. Vous non plus, vous n’en avez carrément rien à branler ?

Carrément rien à branler est une sorte de mantra, une formule réconfortante que j’ai en tête depuis plusieurs années, et qui tient à la fois du syndrome Gilles de la Tourette et d’une intuition. Cet état d’esprit balek est très présent dans le rap actuel, chez PNL notamment, dans le chicha rap. Mais j’ai le sentiment que répéter à ce point qu’on n’en a « rien à branler », tient de la méthode Coué. Faites l’essai chez vous, vous verrez. La formule a un effet anxiolytique pour celui ou celle qui la prononce. Le Carrément rien à branler de Jérem cache quelque chose de sombre. C’est un constat désinvolte de son impuissance, il énumère ses limites. Revendiquer de n’en rien avoir à branler, c’est s’extraire de la course, c’est dire « Vous ne m’aimez pas ? Moi non plus ». Quand Yves reprend le morceau de Jérem, il récupère sans vergogne la formule pour en faire un tube dansant, hyper putassier. Il a transformé le SOS de Jérem en gimmick. Au-delà de ça, ce n’est pas le message du film, bien au contraire. Si vous êtes fans d’YVES et que vous souhaitez vous faire tatouer l’épaule, optez plutôt pour la mention « Carrément PAS rien à branler ».

*Entretien issu du dossier de presse      

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