Venezuela : qui est Luisa Ortega, l'ex-procureure exilée au Brésil après s'être opposée au président Maduro ?

Devenue une des leaders de l'opposition, elle accuse le président vénézuélien de "dérive dictatoriale" et de trahir l'esprit des institutions mises en place par Hugo Chávez, dont elle était l'une des fidèles.

L\'ex-procureure du Venezuela Luisa Ortega, limogée par l\'assemblée constituante acquise au président Nicolas Maduro, a fui au Brésil, le 23 août 2017.
L'ex-procureure du Venezuela Luisa Ortega, limogée par l'assemblée constituante acquise au président Nicolas Maduro, a fui au Brésil, le 23 août 2017. (EVARISTO SA / AFP)
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Luisa Ortega craint pour sa vie. L'ex-procureure générale du Venezuela est arrivée au Brésil, mercredi 23 août, après avoir fui son pays en passant par la Colombie. "J'ai de nombreuses preuves (…) qui mettent en cause beaucoup de hauts responsables vénézuéliens, à commencer par le président de la République", a-t-elle lancé devant une assemblée de procureurs des pays du Mercosur, mercredi à Brasilia, assurant avoir "reçu des menaces sur sa vie".

En quelques mois, l'ancienne fidèle du régime chaviste est devenue l'une des principales opposantes au président vénézuélien Nicolas Maduro, alors que les manifestations se succèdent depuis cinq mois sur fond de crise économique. Franceinfo vous en dit plus sur cette figure de la contestation.

Une fidèle parmi les fidèles de Chávez

Si le mouvement social au Venezuela est en partie mené par la droite du pays, opposante de toujours au régime, Luisa Ortega, 59 ans, représente une autre catégorie, celle des déçus. Cette avocate a toujours été un soutien d'Hugo Chávez , dont elle s'est rapprochée lors de sa campagne présidentielle de 1998. En 2002, elle rejoint le ministère de la Justice, car Hugo Chávez "l'aimait bien", raconte à l'AFP un journaliste vénézuélien qui la connaît bien. Elle devient rapidement une proche conseillère du président et c'est sous son mandat, en 2007, qu'elle accède au poste de procureure générale du pays. Signe de sa proximité avec Hugo Chávez, elle est au premier rang lors de son enterrement en 2013, rappelle France 24.

Luisa Ortega ne s'était pas fait entendre lors des premières années au pouvoir du nouveau chef de l'Etat, Nicolas Maduro, tandis qu'elle est prolongée à son poste pour sept années supplémentaires par le Parlement, en 2014. Cette même année, une première vague de manifestations contre le gouvernement éclate, et Luisa Ortega défend la réaction de la police. Elle essuie les critiques de l'opposition quand Leopoldo López, figure de l'anti-chavisme et parmi les leaders du mouvement, est condamné à 14 ans de prison pour incitation à la violence. C'est sa fidélité au nouveau régime qui rend son basculement dans l'opposition d'autant plus frappant – et gênant pour le pouvoir.

Une opposante surprise de Maduro

Mais c'est en 2016 que Luisa Ortega commence à perdre foi dans le gouvernement socialiste, explique à l'AFP son époux, lui-même député chaviste. Elle désapprouve à l'époque les arrestations de certains opposants.

Tout bascule le 30 mars, lorsque la Cour suprême du Venezuela annonce qu'elle s'arroge les pouvoirs de l'Assemblée nationale, seul organe du gouvernement contrôlé par l'opposition. C'est cette décision qui pousse les opposants à descendre une nouvelle fois dans la rue. Dans un discours surprise, le lendemain, Luisa Ortega dénonce "des violations de l'ordre constitutionnel", défendant l'esprit du régime de Hugo Chávez contre les actions de son successeur. Le 1er avril,  la Cour suprême fait machine arrière et renonce également à conférer des pouvoirs élargis au président vénézuélien.

Mais ce n'est que le début. Les manifestations se poursuivent et sont violemment réprimées. Le 24 mai, elle prononce un nouveau discours provocateur, assurant que "plus de la moitié des blessés sont dus à l'action des forces de sécurité". Brandissant une grenade lacrymogène, elle accuse la garde nationale d'avoir tué un jeune manifestant de 20 ans en lui en jetant une.

Des manifestants de l\'opposition défilent en soutien à la procureure générale du Venezuela, Luisa Ortega, le 19 juin 2017 à Caracas.
Des manifestants de l'opposition défilent en soutien à la procureure générale du Venezuela, Luisa Ortega, le 19 juin 2017 à Caracas. (JUAN BARRETO / AFP)

Depuis son poste, Luisa Ortega n'a cesse de mettre des bâtons dans les roues du pouvoir vénézuélien. Elle dépose un recours contre le projet de réforme de la Constitution et appelle les citoyens y apposer leur signature – ce dont ils seront empêchés par des militaires. Quand cette stratégie échoue, elle demande des poursuites contre des juges de la Cour suprême, contestant leur impartialité. Elle accuse le régime de pratiquer le "terrorisme d'Etat" et Nicolas Maduro de "dérive dictatoriale". 

Première voix discordante au sein du camp chaviste, elle finit par entraîner d'autres magistrats dans la contestation. Après l'ouverture de poursuites contre elle, en juin, des manifestations ont lieu dans plusieurs villes du pays. De fait, Luisa Ortega est devenue "leader de l'opposition" au Venezuela : c'est Nicolas Maduro lui-même qui le dit, l'accusant de briguer une investiture pour la prochaine élection présidentielle.

Une cible pour le pouvoir en place

Epine dans le pied du pouvoir, Luisa Ortega devient sa cible favorite. Les manifestants soutenant Nicolas Maduro exigent sa démission, et, dans le camp du président, les critiques fusent contre cette "traîtresse". Celui qui présidait le Parlement lors de sa nomination va jusqu'à "demander pardon à la révolution" pour ce choix. Le député Pedro Carreño va plus loin : il demande à la Cour suprême d'ouvrir des poursuite contre Luisa Ortega pour "fautes graves", mais aussi de "former une commission médicale" afin de démontrer sa "démence". "Il est clair que cette dame n'a pas toute sa tête", affirme-t-il. Convoquée par la haute juridiction en juillet, la femme politique refuse de s'y rendre : "Je ne vais pas me soumettre à ce tribunal inconstitutionnel et illégitime", déclare-t-elle devant la presse. 

Désignée par le Parlement, où l'opposition est majoritaire, Luisa Ortega ne peut pas être destituée par Nicolas Maduro. Elle parvient donc à se maintenir à son poste jusqu'à l'élection de l'assemblée constituante, fin juillet. Elle ouvre une enquête pour des soupçons de fraude et tente de faire annuler la session inaugurale, mais celle-ci a bien lieu, le 5 août : le parquet est alors assiégé par les militaires et les élus révoquent immédiatement Luisa Ortega.

La procureure générale du Venezuela, Luisa Ortega, arrive au parquet de Caracas peu avant sa destitution, le 5 août 2017.
La procureure générale du Venezuela, Luisa Ortega, arrive au parquet de Caracas peu avant sa destitution, le 5 août 2017. (RONALDO SCHEMIDT / AFP)

Mais les menaces ne pèsent pas seulement sur son pouvoir, à en croire l'ex-procureure générale. En juin, déjà, elle était catégorique : "Quelqu'un menace ma famille. On les harcèle, on les suit", expliquait-elle a la radio, évoquant des voitures semblables à celles des renseignements vénézuéliens. Mais même destituée, Luisa Ortega ne baisse pas les bras et accuse même Nicolas Maduro d'être impliqué dans un scandale de corruption.

Mais elle finit par craquer : deux jours après la perquisition de son domicile, et après des menaces de poursuite contre son mari, elle fuit le Venezuela, le 19 août. Pourtant frappée d'une interdiction de sortie du territoire, l'avocate parvient à s'envoler pour l'île d'Aruba, puis la Colombie, avant de rejoindre le Brésil mercredi. Elle explique avoir "reçu des menaces sur sa vie" et qu'elle tiendrait "le gouvernement vénézuélien responsable si quelque chose devait arriver". Nicolas Maduro, de son côté, a annoncé mardi qu'un mandat d'arrêt international serait lancé contre l'ancienne procureure.