Visite du Premier ministre japonais à Pearl Harbor : "On n'est pas dans une démarche de repentance"

Shinzo Abe, Premier ministre japonais, et Barack Obama se rendront à Pearl Harbor lundi, pour le 75e anniversaire de la bataille de Pearl Harbor. Pour le spécialiste des États-Unis, André Kaspi, ce n'est pas "une démarche de repentance".

Le premier ministre japonais, Shinzo Abe, avant son départ pour Hawaï, le 26 décembre 2016.
Le premier ministre japonais, Shinzo Abe, avant son départ pour Hawaï, le 26 décembre 2016. (KAZUHIRO NOGI / AFP)

Le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, sera lundi 26 décembre et mardi 27 décembre à Pearl Harbor (Hawaï), en compagnie du président Barack Obama, pour commémorer les 75 ans de la bataille de Pearl Harbor.

Pour André Kaspi, professeur émérite à la Sorbonne et spécialiste des États-Unis, interrogé sur franceinfo, cette visite n'est pas le symbole d'une "repentance".

franceinfo : L'offensive de Pearl Harbor par les Japonais le 7 décembre 1941 était-elle une réelle surprise pour les États-Unis ?

André Kaspi : Oui et non. On pensait qu'il y aurait sans doute une attaque japonaise mais plutôt sur les Philippines [qui étaient alors une colonie américaine]. Ce qui a surpris les Américains, c'est que ça soit la base d'Hawaï qui a été visée. Une série d'hypothèses se sont greffées là-dessus, notamment des hypothèses qui auraient pour but de montrer que Roosevelt était au courant et qu'il a laissé faire. De nombreux Américains ne voulaient pas l'entrée en guerre, et pour convaincre la population des États-Unis, il fallait un acte dramatique comme Pearl Harbor.

En tant qu'historien, qu'en pensez-vous ?

Je pense que ça n'est pas exact. Car si Roosevelt avait agi comme certains l'accusent d'avoir agi, il est évident que beaucoup de dirigeants américains auraient été au courant autour de lui et la vérité serait ressortie. Ce qui surprend les Américains, c'est que le conflit mondial s'engage dans le Pacifique alors que plus d'un an auparavant, les Américains, et Roosevelt en premier, tâchaient d'aider l'Angleterre. Entre juin 1940 et juin 1941, l'Angleterre était la seule à combattre l'Allemagne nazie. Dès le 8 décembre, c'est-à-dire le lendemain, les États-Unis déclarent la guerre au Japon et ils attendent que l'Allemagne nazie leur déclare la guerre, ce qui ne sera fait que le 11 décembre. Donc pour les Américains, Pearl Harbor c'est un signe éclatant que la guerre est désormais mondiale, qu'ils ne peuvent plus éviter d'y entrer et qu'ils vont y jouer un rôle capital.

Pourquoi les Japonais ont décidé d'attaquer les États-Unis le 7 décembre 1941 alors que leur chance de victoire finale était quasi-nulle ?

Pour les Japonais de cette époque, la grande ambition, c'était d'étendre ce qu'ils appelaient "la sphère de coprospérité", qui aurait permis au Japon de rayonner depuis les Philippines, l'Australie et Hawaï sur l'ensemble du Pacifique. C'était donc une manière de prendre de court les Américains et de leur montrer qu'ils disposaient des moyens de réaliser leurs ambitions. Les Japonais se sont lourdement trompés, mais en 1941, la puissance a de quoi faire peur non seulement aux États-Unis mais aussi à la France, à l'Angleterre c'est-à-dire à bon nombre de pays qui ont participé ou participent encore à la guerre mondiale.

Comment voyez-vous la visite du Premier ministre japonais à Pearl Harbor aujourd'hui ?

Le Premier ministre ne va pas s'excuser, de même que Barack Obama quand il a été à Hiroshima il y a quelques mois ne s'est pas excusé des bombes atomiques qui ont été larguées sur le Japon. On n'est pas dans une démarche de repentance mais dans une démarche qui a pour but de souligner l'alliance entre les États-Unis et le Japon, et une alliance qui est faite pour résister éventuellement à la pression chinoise. Aujourd'hui, le grand danger qui menace le Japon, c'est la Chine. Et la grande préoccupation des États-Unis, aussi bien sur le plan commercial que militaire, c'est aussi la Chine et ce n'est plus tout à fait comparable à ce qui existait en 1941, c'est-à-dire il y a 75 ans.