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Effondrement de la livre turque : "Cette crise cache les faiblesses de l'économie turque et de la politique économique"

Selon Jean Marcou, enseignant-chercheur à Sciences Po Grenoble et observateur de la vie politique turque, les tensions entre les États-Unis et la Turquie exacerbent les difficultés économiques turques.

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Édité par Thomas Pontillon - franceinfo
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Publié Mis à jour
Temps de lecture : 3 min.
Des livres turques dans un bureau de change, le 8 août 2018, à Istanbul (Turquie). (YASIN AKGUL / AFP)

Alors que la livre turque a perdu cette année plus de 40% de sa valeur face au dollar et à l'euro, "cette crise cache les faiblesses de l'économie turque et de la politique économique", a estimé samedi 18 août sur franceinfo Jean Marcou, enseignant-chercheur à Sciences Po Grenoble et observateur de la vie politique turque. La monnaie subit des plus bas historiques, après que Donald Trump a annoncé le 10 août son accord pour un doublement des taxes à l'importation sur l'acier et l'aluminium turcs. Au cœur des tensions entre Washington et Ankara, la situation d'un pasteur américain vivant en Turquie, accusé d'espionnage et d'activités terroristes.  

franceinfo : Quelle était la situation de l'économie turque avant cette passe d'armes ?  

Jean Marcou : Cette crise diplomatique a en fait aggravé une situation de l'économie turque qui était déjà très inégale. L'économie turque avait déjà un certain nombre de problèmes, notamment une inflation importante et une dévalorisation de sa monnaie, qui était très sensible depuis plusieurs mois. Par ailleurs, il y a effectivement une croissance qui est, par certains côtés, un peu trompeuse car boostée par des grands travaux. L'activité économique se poursuit avec un chômage qui ne s'est pas trop aggravé ces derniers temps. La situation est donc assez inégale.  

Recep Tayyip Erdogan est-il piégé face à la spirale engagée par Donald Trump ?  

Il faut rétablir cette crise dans un cadre plus large. Effectivement, la goutte d'eau qui a fait déborder le vase est le procès du pasteur Brunson, qui était emprisonné, qui a été placé en résidence surveillée mais que les Turcs refusent de libérer. D'un autre côté, cette crise s'est inscrite dans un contexte qui est déjà celui d'une crise économique. Recep Tayyip Erdogan l'a bien compris parce qu'il a essayé, ces derniers temps, de mobiliser tous les alliés sur lesquels il peut compter. Il a d'abord eu un engagement de l'émir qatari pour 15 milliards de dollars d'investissements en Turquie. Il a ensuite démarché les Français et les Allemands qui ont fait savoir qu'ils étaient gênés par cette crise turque et qu'ils souhaitent une prospérité pour le pays, parce qu'elle a un rôle stratégique pour l'Europe, notamment dans les migrations. Recep Tayyip Erdogan essaie de mener une contre-offensive, notamment sur le plan diplomatique. Il a pris une série d'initiatives qui tendent à rétablir cette crise turque dans un cadre plus vaste, celui de la guerre économique que mène Donald Trump. Par ailleurs, il faut voir que Donald Trump est, de son côté, sous la pression des évangélistes. S'il a lancé cette crise, c'est pour des raisons électoralistes, qui tiennent aux prochaines élections de novembre. Il essaie de mobiliser tous ses soutiens et en particulier les évangélistes, qui sont très concernés par ce qui arrive au pasteur Brunson.  

Est-ce qu'Erdogan peut pâtir de cette situation ou est-ce qu'il réussit à rejeter entièrement la faute sur Donald Trump ?  

À l'heure actuelle, Recep Tayyip Erdogan a réussi à faire l'unité en Turquie mais il ne fait probablement pas l'unanimité sur sa politique économique. Cette crise cache aussi les faiblesses de l'économie turque et de sa politique économique. Le nouveau régime qu'il a mis en place centralise les institutions et met sous contrôle la banque centrale turque, ce qui inquiète les investisseurs. D'un autre côté, dans le contexte actuel de cette crise, il joue la carte nationaliste en disant qu'il y a littéralement un complot. Un de ses collaborateurs évoquait récemment une sorte de coup d'État économique. Il joue politiquement cette carte-là. Il y a d'ailleurs cette chose significative : depuis quelques jours, Recep Tayyip Erdogan est en permanence dans des meetings où il parle. Il essaie donc de mettre cette crise à profit pour faire monter un sentiment nationaliste en sa faveur.

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