Reportage "Ce n'est pas vraiment mieux sous Biden" : à la frontière du Mexique, des milliers d'exilés subissent encore une politique de Trump

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Envoyée spéciale à McAllen (Etats-Unis) et Reynosa (Mexique) - Valentine Pasquesoone
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Un enfant joue devant le campement de fortune de la Plaza de las Americas à Reynosa (Mexique), le 29 novembre 2021. (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

L'administration démocrate continue d'expulser les migrants venus d'Amérique centrale, sans qu'ils puissent demander l'asile, en raison du contexte sanitaire. A Reynosa, nombre d'entre eux se retrouvent coincés à la porte des Etats-Unis.

Le couple erre, désorienté, marqué par l'épuisement. Yanet, enceinte, dévoile des yeux rougis et ne cesse de tousser. "Je ne me sens pas bien", lâche-t-elle d'une voix tremblante, avant de se presser vers un banc. Il y a moins d'une heure, elle et son compagnon Gravin se trouvaient encore aux Etats-Unis, à l'entrée du pont reliant Hidalgo, au Texas, à la ville mexicaine de Reynosa. Un bus des gardes-frontières les y a déposés, pour un aller simple vers le Mexique. 

Comme ces Honduriensdes dizaines de migrants sont contraints de rejoindre, à pied, cette cité industrielle après avoir été expulsés du sol américain. A la sortie du pont reliant les deux pays, dans les rues de Reynosa, on reconnaît ces exilés à la pochette qu'ils gardent précieusement à la main et qui rassemble leurs effets personnels. Coincés aux portes des Etats-Unis, ces migrants souvent venus d'Amérique centrale sont nombreux à converger vers la Plaza de las Americas, un square transformé en camp de fortune pour plus de 2 000 exilés, selon un décompte des ONG sur place. 

L'espace des toilettes de chantier de "La Plaza", le 1er décembre 2021 à Reynosa (Mexique). (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

Des centaines de tentes y sont désormais installées, conséquence d'une politique américaine appelée "Title 42", réactivée par Donald Trump aux débuts de la pandémie de Covid-19 et aujourd'hui maintenue par son successeur Joe Biden. Elle permet des expulsions immédiates des Etats-Unis pour raisons sanitaires, sans possibilité de déposer une demande d'asile. Plus d'un million d'expulsions ont ainsi eu lieu entre octobre 2020 et octobre 2021, alors que les arrivées aux portes des Etats-Unis sont en forte hausse.

"Vous pensez que c'est normal de vivre ici ?"

Sur le trottoir bordant le campement, un groupe d'enfants âgés d'une dizaine d'années étudient à même le sol, protégés par des tapis. "Vous savez que vous vivez dans un camp en ce moment, n'est-ce pas ? Vous pensez que c'est un endroit normal pour vivre ?" leur demande leur professeur, avant de les entendre crier "Non" en chœur. L'enseignant tient à leur rappeler qu'ils ont le droit, inaliénable, de vivre "dans un lieu digne".

A l'extérieur de cette école, installée par l'association The Sidewalk School, rien ne rappelle les maisons que tous ont quittées. Les tentes sont collées les unes aux autres, il faut payer pour une douche à ciel ouvert (40 centimes d'euros), les toilettes de chantier se font rares (une pour 83 personnes) et la distribution en eau potable est assurée par quatre réservoirs. "Il nous en faudrait plutôt vingt", lâche Siobhan, de Solidarity Engineering, un groupe d'ingénieures qui tente d'améliorer l'hygiène et l'accès à l'eau dans le camp.

Il nous est impossible de construire des infrastructures permanentes ici. Les autorités ne veulent pas de ce campement.

Erin Hughes, cofondatrice de Solidarity Engineering

à franceinfo

A l'heure du déjeuner, une longue file d'attente se forme devant un camion venu distribuer des repas. Plusieurs cuisines de fortune sont dispersées à travers le camp, servant la nuit venue de dortoirs aux nouveaux arrivés. "C'est ici que l'on dort, avec une couverture en plastique sur le sol", témoignent Aracely Mena Rodriguez et sa fille de 14 ans, expulsées et arrivées la veille à Reynosa. D'une voix discrète, cette mère célibataire du Salvador raconte leur fuite du pays, causée par un voisin lié à des gangs.

Aracely Mena Rodriguez, une femme migrante qui vient d'arriver au campement de la Plaza de las Americas à Reynosa (Mexique), le 29 novembre 2021. (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

A Plaza de las Americas, la violence des groupes armés est constamment évoquée pour justifier l'exil. Le pays d'Aracely, avec le Honduras et le Venezuela, a l'un des taux d'homicide les plus élevés au monde, d'après le site OurWorldinData. "Je ne peux pas repartir", lâche-t-elle en larmes. Non loin d'elle, cinq migrantes discutent dans la tente qu'elles partagent depuis plusieurs mois. Ruth Albarenga s'effondre à l'évocation de son fils, tué lors d'un vol dans un bus au Honduras. Sa fille a été témoin de l'attaque, la plaçant en première ligne des représailles. Poussées sur les routes migratoires par cette affaire, elles ont atterri sur ce matelas gonflable qu'elles partagent désormais.

"Dès qu'il pleut, il fait très froid et il y a beaucoup de boue. Notre matelas devient humide. On ne s'habitue pas à cette réalité."

Ruth Albarenga, migrante vivant dans le campement de Reynosa

à franceinfo

La tente où réside Ruth Albarenga, sa fille et trois autres femmes migrantes dans le campement de "La Plaza", le 29 novembre 2021 à Reynosa (Mexique). (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

"Personne ne vous dira que c'est un lieu sûr"

Pour certaines associations, cette "réalité" est à certains égards plus difficile à vivre que sous Donald Trump. Solidarity Engineering a débuté ses missions dans l'ancien camp frontalier de Matamoros, créé en raison de la politique "Remain in Mexico" ("Rester au Mexique") menée par l'ancien président. Elle forçait les demandeurs d'asile à attendre sur le sol mexicain, le temps d'étudier leurs dossiers. Mais à Matamoros, "ils avaient bien plus d'espace, les tentes n'étaient pas aussi empilées. Nous avions pu construire des douches, des aires de jeux, des écoles", assure Erin Hughes. Le campement a été démoli en mars, quand l'administration Biden a mis un terme à "Remain in Mexico". Mais le maintien de la politique "Title 42" a entraîné la formation d'un nouveau camp à Reynosa.

"Les mêmes problèmes apparaissent, seulement à des endroits différents et sous des politiques différentes", observe Brendon Tucker, chef de projet pour l'ONG Global Response Management (GRM), qui tient une clinique mobile à Reynosa. La séparation des familles migrantes sous Donald Trump, qui avait tant indigné, "intervient toujours, mais cette fois-ci, c'est aux parents de prendre cette responsabilité"

Fredy Castillo, qui vit dans le campement de fortune de "La Plaza", le 1er décembre 2021 à Reynosa (Mexique). (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

Seul à Reynosa depuis cinq mois, Fredy Castillo, un Salvadorien, s'est résolu à ce choix impossible. Sa femme et leur fille de six ans sont montées les premières dans un bateau gonflable pour traverser le Rio Grande, l'enfant étant trop jeune pour être ensuite expulsée. Quand le père a voulu suivre avec leur aînée de neuf ans et les rejoindre aux Etats-Unis, la traversée s'est achevée à Reynosa. Fredy et sa fille ont été refoulés. Il ne restait qu'une possibilité : que l'enfant traverse seule le fleuve, les Etats-Unis acceptant plus facilement les mineurs non-accompagnés.

"Elle m'a dit qu'elle ne voulait pas rester ici. J'ai pris la décision très difficile de l'envoyer par elle-même."

Fredy Castillo, exilé vivant dans le campement de Reynosa

à franceinfo

Sa fille a pu retrouver sa mère et sa sœur mais Fredy, lui, dort derrière l'un des réservoirs d'eau du camp, tout près de la route : "C'est vraiment dur. Personne ici ne vous dira que c'est un endroit sûr."

"Des migrants ont reçu des menaces"

A 2 km du camp, les membres de l'église Senda de Vida ont commencé à mettre à l'abri, au sein de leur refuge, des femmes enceintes ou des familles avec enfants fragiles vivant à "La Plaza". Mais également des migrants menacés dans l'enceinte du camp : "De nombreuses personnes arrivées ici contribuaient à la protection du campement, en signalant ce qui ne leur semblait pas normal. Elles ont reçu des messages de menaces", rapporte le pasteur Hector Silva. Depuis, ces personnes sont hébergées derrière les portes surveillées et les grillages du refuge, dans des conditions plus sûres. 

L'extension du refuge Senda de Vida, le 30 novembre 2021 à Reynosa (Mexique). (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

Dans l'extension à ciel ouvert de Senda de Vida, les tentes sont plus espacées, installées sur du béton posé par les migrants. Ce jour-là, plusieurs d'entre eux travaillent le long de toilettes et de douches bâties avec Solidarity Engineering. Des infrastructures solides et propres, plus permanentes. Un contraste net avec le camp de fortune de la Plaza de las Americas, qui vient apporter un peu de répit aux exilés. 

Car les cartels profitent largement de la vulnérabilité des personnes arrivées à la frontière, alertent les associations, sur la base des témoignages qu'elles ont recueillis. Déambulant avec son fils, Jorge assure ainsi avoir été détenu par deux cartels après son expulsion des Etats-Unis, à son arrivée à Reynosa. Il dit avoir été menacé de mort s'il ne payait pas les milliers de dollars demandés. "Ils m'ont frappé au niveau du cou, ils m'ont dit qu'ils me sépareraient de mon fils", décrit l'ancien employé agricole. 

Jorge, un exilé hondurien logé à Senda de Vida, à Reynosa (Mexique), le 30 novembre 2021.  (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

Plusieurs patients de l'ONG Global Response Management ont aussi fait état d'enlèvements pour contraindre les familles de migrants à verser des sommes conséquentes, une source facile de profit pour le crime organisé. Certains évoquent des violences sexuelles. Et pour Brendon Tucker, de GRM, la politique d'expulsion américaine "a augmenté l'occurrence de ces faits".

"La situation n'est pas meilleure sous Biden"

A la sortie de son bureau, Hector Silva rejoint un jeune homme fébrile. Jefferson, 21 ans, vient d'apprendre qu'il va pouvoir rejoindre son cousin en Caroline du Sud (Etats-Unis), après trois mois passés côté mexicain. Le départ pour le pont d'Hidalgo, qui enjambe le Rio Grande, est immédiat. Des amies l'étreignent. Il pourra rester en territoire américain quelques semaines ou mois, le temps d'une décision sur sa régularisation.

De l'autre côté de la frontière, dans la ville texane de McAllen, la sœur Norma Pimentel accueille à bras ouverts ces exilés en liberté conditionnelle, au sein du Humanitarian Respite Center. Il s'agit souvent de parents avec enfants en bas âge, de femmes enceintes ou de personnes vulnérables. L'association leur offre 24 à 48 heures de repos, le temps d'organiser leur départ vers les villes américaines où vivent leurs proches.

"Cette scène se produit tout au long de la journée", glisse la religieuse, alors qu'un bus dépose des familles devant le refuge. Chaque jour, entre 200 et 300 migrants franchissent ses portes. Norma Pimentel et son équipe ont constaté jusqu'à 1 500 arrivées quotidiennes au cœur de l'été.

Le pasteur Hector Silva, directeur du refuge Senda de Vida à Reynosa (Mexique), aide Jefferson, un jeune migrant sur le point de pouvoir entrer aux Etats-Unis, le 30 novembre 2021.  (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

La fin des années Trump a provoqué un sursaut migratoire, car "des trafiquants d'êtres humains ont poussé des populations à émigrer vers les Etats-Unis", observe-t-elle. Les expulsés de "Title 42", bloqués si près du but, sont aussi nombreux à retenter une nouvelle traversée vers l'eldorado américain.

Au foyer d'accueil à McAllen, Melissa et Antonio, leurs filles de six mois et deux ans assoupies sur les épaules, se préparent à un nouveau voyage après avoir franchi le Rio Grande. Plus de huit heures de trajet en bus les attendent cette nuit-là, pour retrouver leurs proches à Irving, près de Dallas. Comme ces jeunes parents, certains migrants parviennent à rester temporairement du côté américain après la traversée du fleuve, le temps d'examiner leur dossier. Le Mexique refuse en effet les expulsions d'enfants en bas âge vers son territoire. 

Tous, pourtant, ne sont pas préservés de l'expulsion. "J'ai vu une famille renvoyée avec un bébé de trois mois aujourd'hui", affirme Charlene D'Cruz, directrice du Project Corazon pour l'organisation d'avocats Lawyers for Good Government.

"Qui est exempté ? Nous n'en savons rien. C'est très vague, au cas par cas."

Charlene D'Cruz, avocate spécialiste en droit des étrangers

à franceinfo

Chaque jour, cette énergique avocate américaine travaille avec des associations comme GRM pour faire entrer des migrants bloqués à Reynosa et sévèrement malades. "J'arrive à faire passer entre cinq et dix personnes par jour en liberté conditionnelle. Des personnes aveugles, des enfants souffrant d'un cancer, des diabétiques", liste-t-elle, en rappelant que "sous Trump, j'arrivais à faire passer une seule personne après des heures et des heures passées à la frontière". N'empêche, "la situation n'est pas vraiment meilleure sous Biden", assure-t-elle.

Une part de la barrière physique à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, à Hidalgo au Texas, le 28 novembre 2021.  (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

L'héritage des années Trump pourrait même gagner du terrain au fil des prochaines semaines. Contrainte par la justice, l'administration Biden a récemment dû s'accorder avec le Mexique pour relancer le programme "Remain in Mexico". Après Reynosa, l'ancien camp de migrants de Matamoros pourrait bientôt ressortir de terre. Laissant encore plus d'exilés dans l'insécurité.

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