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Detroit a-t-elle encore un avenir ?

Symbole de la puissance américaine dans les années 50, ancien berceau de l’industrie automobile, la ville de Detroit, qui croule sous 18,5 milliards de $ de dettes, a été mise en faillite le 19 juillet 2013. Une faillite qui n’est que le dernier acte en date de la lente agonie de «Motor City». Dans ce contexte, quel est l’avenir d’une cité qui a perdu plus de la moitié de ses habitants en 60 ans ?
Article rédigé par Laurent Ribadeau Dumas
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 3 min
Un homme en train de marcher près d'une maison abandonnée dans un quartier autrefois animé situé près du centre-ville de Detroit (Michigan), le 19 juillet 2013. (Reuters - Rebecca Cook)

Dans la première moitié du XXe siècle, Detroit (qui vient du mot français «détroit», nom de la rivière locale), principale ville du Michigan fondée en 1701 par un explorateur gascon, Antoine de Lamothe-Cadillac, comptait deux millions d’habitants. Aujourd’hui, moins de 800.000 personnes y survivent, noirs à 80 % (contre 40 % à la fin des années 60), et chômeurs à 40 %. Dans le même temps, les investissements ont chuté, entreprises et centres commerciaux ont déserté le centre.
 
Principal responsable du désastre : la quasi-disparition de l’activité automobile, frappée dès les années 50 par les délocalisations de ses unités vers des régions aux salaires plus bas, notamment le sud des USA, puis 30 ans plus tard, l’arrivée des véhicules japonais. Il y a aussi eu la fuite des habitants blancs vers les banlieues, la corruption. Et, évidemment, la crise des crédits immobiliers subprimes en 2007. Aujourd’hui, Detroit, parfois baptisée notown, n’est plus que l’ombre d’elle-même.
 
La faillite est l’occasion de «remettre la ville sur les rails», assurent les autorités de l’Etat du Michigan. «Nous voulons rassurer les citoyens de Detroit : tout va continuer à fonctionner normalement», a lancé le gouverneur républicain de l’Etat du Michigan, Rick Snyder, lors d'une conférence de presse. «Le moment est venu de remettre Detroit sur les rails», a-t-il ajouté. «Réglons le problème de la dette. Réglons le problème des services publics». «Aujourd'hui, nous avons l'occasion de mettre fin à 60 ans de déclin. Nous allons revenir avec une ville plus forte et meilleure», a-t-il insisté.
 

Le centre-ville de Detroit vu d'un terrain vacant (21-7-2013) (Reuters - Rebecca Cook)

Comment surmonter la crise ?
Reste à trouver la bonne recette pour ce faire. En attendant, l’ex-façade de l’Amérique triomphante n’offre qu’un paysage de désolation, avec ses gratte-ciels désertés dans le centre, ses friches industrielles et ses maisons abandonnées. Le taux de criminalité n’a jamais été aussi élevé depuis les années 70. La police met en moyenne 58 minutes pour arriver lorsqu'elle est appelée, contre 11 minutes au niveau national. Quant aux employés municipaux, ils craignent de voir leurs indemnités de retraite coupées : la moitié de la dette est en effet liée à des fonds de retraite.
 
Dans un premier temps, un juge devra désormais dire si Detroit peut se placer sous la protection de la loi sur les faillites qui lui permettrait de renégocier avec ses créanciers. Pour diminuer la dette, le coordinateur nommé pour redresser les finances, Kevyn Orr, pourrait tailler dans les retraites et les effectifs de fonctionnaires. Il a aussi proposé de vendre des bijoux de famille. Notamment les collections du prestigieux Detroit Institute of Arts, l’un des plus grands musées du pays, qui possède 66.000 œuvres, parmi lesquels des Bruegel, Rembrandt, Van Eyck, Picasso. Vente qui pourrait rapporter 2,5 milliards de dollars. Mais au-delà de ces recettes «classiques» et des discours de ses politiques, que peut devenir la ville ?

«Je ne suis pas très optimiste. Des casinos ont été construits pour attirer les touristes et enclencher la réurbanisation. Ce n'est pas un grand succès : les seuls clients sont des locaux. Quant à l'éclosion de galeries d'art et de cafés dans quelques secteurs, je ne vois pas comment elle sortirait les gens de la pauvreté», explique l’universitaire américain Thomas Sugrue, spécialiste de l’histoire politique et urbaine des Etats-Unis.

Autre possibilité : l’utilisation d’un territoire de 360 km2, dont un tiers est constitué de friches. La nature ayant horreur du vide, des activités… agricoles se sont développées sur ces terres autrefois vouées à l’industrie triomphante. Depuis 2003, on y trouve ainsi plus de 1200 exploitations, du petit potager à la ferme coopérative de plusieurs hectares. Ce qui permet de fournir un quart de la consommation locale en maïs, tomates, salades, concombres et épinards dans une ville considéré comme un «désert alimentaire» doté en tout et pour tout d’une… quarantaine d’épiceries.

«Detroit est un immense territoire largement abandonné. Certes, des investisseurs s'intéressent à ses terrains vierges, bien desservis et très bon marché. (…) Un espoir réside dans la géographie. Detroit, ville-frontière, pourrait devenir une plaque tournante du commerce avec le Canada», estime Thomas Sugrue. «Mais les problèmes sont si énormes !», constate aussi l’universitaire. Des problèmes dont la gestion pourrait servir de leçon à tout un pays

La faillite de Detroit, la plus importante du genre aux Etats-Unis

AlJazeera, 18-7-2013

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