A Baltimore, deux ans après les émeutes, la violence reste partout : "Et nous, on continue à aller à toutes ces funérailles..."

Au printemps 2015, la ville de la côte Est des Etats-Unis s'embrasait après la mort de Freddie Gray, jeune homme noir de 25 ans. Aujourd'hui, Baltimore reste gangrenée par les homicides. Des mères de familles tentent de se battre.

Façade d\'un bâtiment à Baltimore, en décembre 2017. 
Façade d'un bâtiment à Baltimore, en décembre 2017.  (GREGORY PHILIPPS / RADIO FRANCE)

Elles ont donné rendez-vous devant l’église St. John Alpha & Omega  en plein cœur de West Baltimore. Nous sommes en décembre, dimanche après-midi. Les rues sont quasi-désertes et en arrivant dans le quartier, on est frappé de voir bloc après bloc toutes ces maisons abandonnées, portes et fenêtres condamnées par des planches de bois. Celle qui nous accueille s’appelle Pam Stein, elle est l’une des salariées de l’association "MOMS", "Mothers Of Murdered Sons", les Mères de fils assassinés.

Reportage à Baltimore de Grégory Philipps.
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"Ici, on est dans la partie ouest de Baltimore, et on est à six blocs de l’endroit où les émeutes de 2015 ont éclaté après la mort de Freddie Gray. Toute cette zone est vraiment déprimante, constate Pam Stein. C’est tellement triste de voir tous ces gens qui ont besoin d’un logement décent à Baltimore et dans ce quartier, et de voir en même temps toutes ces maisons murées." 

West Baltimore, l'un des lieux les moins sûrs d'Amérique

Freddie Gray, 25 ans, est mort le 19 avril 2015 des suites d'une blessure "grave" aux vertèbres cervicales survenue lors de son transport, sans ceinture de sécurité, pieds et mains liées, à plat ventre dans un fourgon de police. Les jours qui ont suivi ses obsèques, la ville de 620 000 habitants s'était embrasée, et les violentes émeutes avaient pris une dimension dramatique, nécessitant l'intervention de la Garde nationale.

Deux ans après, la violence n'est jamais loin. Le centre ville de Baltimore et le port, notamment, ont été entièrement rénovés, plusieurs quartiers restent complètement livrés aux gangs, aux armes et au trafic de drogue. Selon Pam Stein, West Baltimore est l'un des endroits les moins sûrs d'Amérique.

Il faut vraiment être prudent quand vous marchez dans les rues ici. Même quand vous conduisez, quand vous circulez à pied, les gens vont voir tout de suite que vous n’êtes pas du quartierPam Stein, Mothers of Murdered Sons

Réunion de l\'association MOMS, les Mères de fils assassinés.
Réunion de l'association MOMS, les Mères de fils assassinés. (GREGORY PHILIPPS/FRANCEINFO)

Des mères endeuillées par la mort de leurs fils

À l’intérieur de l’église, tandis que le groupe de gospel répète pour une prochaine cérémonie, un groupe d’une vingtaine de femmes s’est réunie dans une arrière salle. Une à une, elles se lèvent, se présentent et racontent leur histoire. L'une d'elle est particulièrement émouvante.

J’ai perdu mon seul et unique fils. Il avait 24 ans. Il était heureux de vivre, un garçon calme, modeste. Quand je pense à l’endroit où se trouve mon fils maintenant... Ce n’est pas une adresse où je peux aller le voir, et frapper à sa porteUne mère de famille de Baltimore

Et pourtant, cette maman rêve souvent de pouvoir serrer dans ses bras son enfant, ne serait-ce que de revoir son fils, vivant. "Comme j’en aurais envie ! Ce n’est plus possible de le voir. Mais son meurtrier, lui, est encore en liberté, il peut marcher dans la rue. Et les autres condamnés qui sont en prison reçoivent des visites. Leurs familles les voient à travers un plexiglas, comme ça [elle frappe sur la table]. Ils ont des coups de téléphone... Mais moi, mon fils, je ne lui parle plus que dans mes rêves", raconte encore cette femme éplorée.

Là j’entends encore sa voix, et je prie pour qu’il arrive. J’ai un neveu, il lui ressemble tellement. On dirait son jumeau. Parfois ça me fait tellement mal que je n’arrive même plus à regarder cet enfantUne mère de famille de Baltimore

Elle souhaiterait que la situation progresse. "On veut que ça change, s'exclame-t-elle. Et on veut que ça aille vite ! [Elle claque des doigts] Comme ça, comme ça ! Au même rythme que nos enfants meurent. Il y en a qui meurent tous les jours."

Terry, 22 ans, abattu en sortant d'une soirée

Celle qui a créé cette association des Mothers Of Murdered Sons s’appelle Daphne Alston. Le 30 juillet 2008, son fils Terry, 22 ans, a été abattu alors qu’il sortait d’une soirée organisée près de la caserne des pompiers. Depuis Daphne a réuni autour d’elle une centaine de femmes, qui se réunissent ici le dimanche. Elles organisent des marches dans le quartier ou se retrouvent aux funérailles de tel ou tel fils. "Notre but, c’est que les gens réalisent ce qui est en train de se passer. Et ensuite, on veut éradiquer cette violence", explique Daphne Alston.

A Baltimore, chaque parent s’inquiète pour son enfant. On a peur quand ils vont à l’école. On a peur quand ils marchent dans le quartier, quand ils conduisent leur voiture. On a peur s’ils croisent un policier.Daphne Alston, Mothers of Murdered Sons

Chaque journée est source d'inquiétude pour les parents de certains quartiers de Baltimore. "Moi, je dis souvent aux parents : le plus beau cadeau que vous puissiez avoir, quand vos enfants rentrent un peu tard à la maison, c’est d’entendre leur clé ouvrir la porte. Et d’entendre leur voix dire, quand ils rentrent de l’école : 'Maman, je suis à la maison'. Tout le monde ne parle que de ça ici", raconte Daphne Alston.

Désengagement des autorités

La responsable de l'association Mothers Of Murdered Sons dénonce l'inertie des autorités publiques. "Personne ne fait rien, dénonce Daphne Alston. La semaine dernière, j’ai vu le gouverneur à la télévision. Il rendait hommage à quelqu’un qui a été tué par un automobiliste saoûl. Il était presque en larmes, il disait à la famille qu’il était désoléMais nous, il ne nous a jamais invités pour parler de nos enfants disparus !"

Ils s’en foutent que des jeunes noirs meurent ou s’entretuent ! Et nous, on continue à aller à toutes ces funérailles... C’est le bazar pendant trois ou quatre jours, et puis après, plus rien... Pas de procès !Daphne Alston, Mothers of Murdered Sons

Résultat : les criminels des jeunes adultes ne peuvent pas être jugés. Une double peine pour les parents des victimes. "Aucune de nous quasiment ne va au tribunal, s'insurge-t-elle. Et on continue à crier : et le dossier de mon fils ? Et le dossier de ma fille ? Que faites-vous ? En Amérique, on est censé avoir la justice. Les meurtres doivent être condamnés !"

331 homicides depuis début 2017

Le Baltimore Sun, le quotidien local, tient un décompte quotidien du nombre de victimes et a même créé un site internet où chaque mort est recensé sur une carte de la ville. On dénombre pas moins de 331 homicides depuis le début de l’année à Baltimore pour 620 000 habitants. Baltimore est une ville plus dangereuse que New York ou Los Angeles. En nombre d’homicides par habitants, elle est plus dangereuse que Chicago. Le pasteur Stanley Cruise est celui qui accueille dans son église l’association de Daphne Alston.

Ça me brise le cœur. On voit toutes ces vies gâchées. On voit ces jeunes se détruire. Ils ne s’imaginent même pas vivre après 25 ans ou même 20 ans.Pasteur Stanley Cruise

Le pasteur Cruise ressent à la fois un sentiment d'injustice et d'impuissance. "C’est vraiment très triste de voir une génération avec un tel potentiel, mais avec si peu d’espoir, explique le pasteur Stanley Cruise. Et mon boulot, c’est de leur redonner un peu d’espoir."

Au début des années 2000, la série The Wire diffusée sur HBO racontait le quotidien de Baltimore, de ses gangs, de ses flics et de ses violences. Mais les scénaristes de cette série plusieurs fois primée pour son réalisme n’avaient pas imaginé que dans certains quartiers, la situation serait, comme a été obligée de le reconnaître récemment la maire de la ville, "hors de contrôle".