"The Wire", tourisme de ghettos et crack : bienvenue à Baltimore

Après les funérailles du jeune Freddie Gray lundi, la ville de Baltimore est le théâtre de confrontations entre les habitants et la police. Comment l'expliquer ?

Un manifestant fait face à la police durant une manifestation à Baltimore le 29 avril.
Un manifestant fait face à la police durant une manifestation à Baltimore le 29 avril. (KENA BETANCUR / GETTY IMAGES NORTH AMERICA)

La situation s'est peu à peu apaisée dans les rues de Baltimore (Maryland). Les voitures brûlées, les éclats de verre et les projectiles éparpillés sur l'asphalte laissent désormais place à des rangs de manifestants pacifiques qui réclament toujours justice pour Freddie Gray, le jeune Noir décédé le 19 avril à la suite d'une interpellation policière musclée.

Ce n'est pas la première fois que de tels événements se déroulent à Baltimore. En 1968, les rues s'étaient embrasées après l'assassinat de Martin Luther King, causant la mort de six personnes et blessant plus de 700 autres. Près d'un demi-siècle plus tard, les raisons de la colère sont toujours les mêmes que celles des années 1960 : une ségrégation raciale persistante, une misère économique et sociale et un système incapable de protéger ses citoyens les plus défavorisés. Celle que l'on appelait autrefois la "Charm City" a bien changé. Mais qui es-tu donc vraiment, Baltimore ?

La ville de la série "The Wire"

L'inspecteur Jimmy McNulty n'a jamais vraiment mis les pieds au 242 W. 29th Street, cette longue rue bordée de maisons de briques rouges, où se situe la police de Baltimore. Pour le monde entier, c'est pourtant le flic le plus connu de la cité portuaire, un inspecteur alcoolique, enfant déchu du rêve américain. Au sud de la ville, dans les quartiers pauvres du West Baltimore, personne non plus n'a jamais vu la silhouette d'Avon Barksdale, le parrain de la drogue à la tête d'un véritable empire du crack, mais, aujourd'hui, tout le monde connaît son nom.

Figures inoubliables de la célèbre série The Wire, Jimmy et Avon n'ont jamais existé, mais ils ont incarné les démons de Baltimore pour le monde entier durant cinq saisons, de 2002 à 2008, sur la chaîne HBO : "Regarder The Wire, c'est comprendre l'histoire de Baltimore", explique Pierre Langlais, journaliste spécialiste des séries à Télérama, contacté par francetv info. Elle a été tournée entièrement dans les quartiers de la ville, la plupart des personnages sont incarnés par des habitants de Baltimore, et le scénario s'inspire de rencontres faites par le réalisateur. "Le succès de cette série repose sur l'expertise de David Simon, il a interrogé et rencontré pendant des années les différentes communautés de la ville et a assisté aux enquêtes de la police. Il connaît parfaitement Baltimore", explique à francetv info Alix Meyer, maître de conférence en civilisations américaines à l'université de Bourgogne.
Le créateur de la série The Wire, David Simon.
Le créateur de la série The Wire, David Simon. (MAXPPP)
 
Maintes fois qualifiée de meilleure série du monde, The Wire a propulsé l'histoire de Baltimore sur les écrans du monde entier, au point d'en devenir un objet d'étude à l'université de Nanterre en 2012. La série est devenue un tel symbole pour la ville que, en mars 2015, David Simon a été invité à la Maison Blanche par Barack Obama, tel un expert, pour livrer son regard sur les enjeux de Baltimore.

Du "tourisme de ghettos"

Depuis le succès de la série, des "Wire Tours" se sont développés dans la ville, pour permettre aux touristes de découvrir le décor réel du tournage de la série. Des balades de trois heures entre Collington Square Park et North Guilford Avenue, sur les traces du garage de Bubbles, un toxicomane, indic' de la police à l'arrière-cour du trafiquant de drogue Avon Barksdale : "Un moyen pour la classe moyenne effrayée par l'idée de son déclassement de venir vérifier le fossé qui la sépare de la déchéance et de la disparition de l'American way of life", explique Pierre Serisier sur L'Express, "le résultat d'une fascination malsaine pour le crime et la pauvreté."

Ce "tourisme de ghetto" présente toutefois un intérêt : faire revenir la classe moyenne blanche dans Baltimore. Depuis les années 1970, cette population s'est réfugiée dans les suburbs, ces banlieues chics éloignées du cœur de Baltimore, pour échapper à l'enlisement du centre-ville. Ce phénomène appelé "white flight" est très fréquent aux Etats-Unis, mais a fait perdre de nombreux habitants à la ville. Selon le Bureau du recensement américain, Baltimore est passée de 736 000 habitants en 2000 à 622 000 en 2014. Résultat, la population noire s'est ghettoïsée et paupérisée. En 2013, 63,3% des habitants de la "Charm City" sont noirs et 23,8% de sa population vit sous le seuil de pauvreté.

"Le schéma est assez classique finalement", explique à francetv info Pap Ndiaye, spécialiste de l'histoire sociale des Etats-Unis à Sciences Po Paris. "Les ouvriers noirs ont perdu leur travail dans les années 1970 avec la désindustrialisation, et n'étaient plus assez qualifiés pour trouver un autre métier. Le chômage s'est concentré dans leurs quartiers et, avec ça, la misère sociale, la drogue et l'apparition progressive de gangs."

Carte du recensement ethnique des quartiers de Baltimore en 2010.

Une "culture de la violence" policière

L'affaire Freddie Gray n'est pas la seule à donner une image de violence à la police de Baltimore. En 2004, Jeffrey Alston porte plainte contre la municipalité à la suite d'une course-poursuite avec la police, qui le laisse paralysé. Un an plus tard, Dondi Johnson Sr, un plombier de 43 ans, est emmené en camion par la police pour avoir uriné sur la voie publique. Il en ressort paraplégique et décède deux semaines plus tard, relate The Baltimore Sun.

Des actes dramatiques très coûteux pour la ville : entre 2011 et 2014, Baltimore a versé plus de 6 millions de dollars en réparation aux victimes de violence policières, raconte le magazine Time. Connue pour sa violence systématique et sa tolérance zéro, la police de Baltimore entretient une longue "culture de la violence" au sein de ses rangs, comme le raconte le site The Atlantic"Tout ceci peut se comprendre par le fait que la politique de Baltimore est depuis les années 1970 celle de la répression systématique et du chiffre", explique Alix Meyer. "Le discours du maintien de l'ordre a été très présent chez les dirigeants politiques successifs de la ville. La police n'en est que le résultat."

Pour autant, s'agit-il d'une police raciste ? "Ce n'est pas un problème individuel, explique Alix Meyer, c'est le résultat d'un système qui criminalise le moindre comportement déviant, de fait celui des plus défavorisés et, à Baltimore, ce sont les Noirs." 

Le crack du pauvre et la coke du riche 

Plaque tournante de la drogue avec son accès au port, Baltimore a appliqué pendant de longues années une politique très répressive contre le trafic de drogue. Dans les années 1980, "la décennie du crack", la justice prévoyait la même peine plancher que l'on soit pris avec 5 grammes de crack ou 500 grammes de cocaïne : cinq ans de prison ferme.

Une disparité qui s'explique par la loi fédérale de 1986, justifiée à l'époque par le fait que le crack serait beaucoup plus addictif que la cocaïne. La conséquence induite, pour certains, c'est la discrimination des populations les plus pauvres : "La cocaïne coûte beaucoup plus cher que le crack, c'est la drogue des riches et des Blancs", explique Alix Meyer. "Cette loi n'est ni plus ni moins qu'une autre façon de pénaliser encore plus lourdement les populations défavorisées."  Résultat, en 2009, 81,8% des condamnations liées au crack aux Etats-Unis concernent des personnes noires, détaille Rue89.

En 2010, peu après son arrivée à la Maison blanche, Barack Obama répond aux revendications de longue date des associations de défense des droits civiques, et signe le Fair Sentencing Act, qui réduit cette disparité. La nouvelle loi applique la même peine, pour une possession de 1 gramme de crack ou 18 grammes de coke.