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Turquie : le putsch anti-putsch d’Erdogan

Putsch religieux en riposte à la tentative de putsch militaire ? Ankara s’est réveillé jeudi 21 juillet 2016 au son de l’appel à la prière, lancé par le président Erdogan en personne. Diffusé par les haut-parleurs de la mosquée du complexe présidentiel, il vient couronner cinq jours d’arrestations et de purge et la proclamation de l’état d’urgence pour s’assurer de la reprise en main du pays.
Article rédigé par
France Télévisions Rédaction Afrique
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Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, proclamant l'état d'urgence pour trois mois, lors d'une conférence de presse à Ankara le 20 juillet 2016. (Mustafa Kaya/NurPhoto)
 
D’une voix de stentor, ferme et sans fausses notes, le président Recep Tayyip Erdogan a lancé lui-même l’appel à la prière depuis les minarets de la mosquée du complexe présidentiel à Ankara. L’enregistrement a même été mis en ligne sur le site du quotidien pro-gouvernemental Yeni-Safak pour en assurer une large diffusion.

Un appel à la prière qui vient couronner cinq jours de purge 
Erreur d’appréciation sur la vitesse de diffusion de l’information ? Quelques heures plus tard, un responsable de la présidence, sous couvert d’anonymat, démentait à l’AFP qu’il y ait eu appel à la prière. Ce responsable avait toutefois confirmé à l’agence de presse française que c’était bien la voix d’Erdogan mais qu’il s’agissait de la lecture du Coran et non d’un appel à prier.
 
Maladresse des services de la mosquée présidentielle ou geste délibéré pour légitimer religieusement une reprise en main musclée du pays, cinq jours après la tentative de coup d’état à laquelle il a échappé ? Cette initiative est en tout cas venue couronner la vague d’arrestations, de suspensions et de limogeages qui parcourt le pays depuis le 15 juillet.
 
Jusque là en effet, 6.000 militaires ont été arrêtés, plus de 9.000 policiers et gendarmes ont été limogés et 118 généraux et amiraux ont été placés en garde-à-vue pour «tentative de renversement de l’ordre constitutionnel» et «tentative d’assassinat» du président.
 
D’autres secteurs ont été atteints par cette monumentale purge : 2854 juges et procureurs sont visés par des garde-à-vues, 200 employés du Premier ministre ont été mis à pied et plus de 35.000 employés dans l’enseignement, privé ou public, ont été suspendus.

Selon Erdogan, «le putsch n'est peut-être pas fini» 
Prenant appui sur le prédicateur exilé aux Etats-Unis, Fethullah Gülen, qu’il accuse d’avoir noyauté l’état et fomenté le coup, le président turc continue à pourchasser ses opposants et à demander à «son cher peuple» de rester mobilisé «car le putsch n’est peut-être pas fini».
 
Sourd aux appels de Washington, Paris et Berlin à la retenue dans son entreprise de répression, Recep Erdogan se montre déterminé. Il en perd même le sens de la bienséance en demandant au chef de la diplomatie française, Jean-Marc Ayrault de «s’occuper de ses affaires».
 
«Nous continuerons à nous battre pour éliminer ces virus des forces armées», a-t-il déclaré, assurant qu’il ne ferait «aucun compromis» sur les règles démocratiques.

Un appel à la prière qui conforte le virage islamiste de la présidence
Dans ces circonstances, l’appel à la prière depuis la présidence vient en tout cas conforter le virage islamiste d’Erdogan dans sa marche vers une «hyper-présidence».
 
Une revanche sur les quatre mois de prison qu’il avait dû purger en 1998, malgré sa popularité de maire bienfaiteur d’Istanbul, pour avoir cité un poème à résonnace islamiste attribué au poète nationaliste Ziya Gökalp.
 
«Les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées nos casernes, les croyants nos soldats, cette armée divine garde ma religion, Allahou akbar», avait-il déclamé lors d’un meeting à Siirt, le 6 décembre 1997.
 
A sa sortie de prison, il avait dilué son islamisme dans une ligne dite de «musulman-démocrate» à l’instar des partis «chrétiens-démocrates» occidentaux, puis dans une tendance dite «démocrate-conservatrice».

Reconstruire une caserne ottomane à la place du parc Gezi, comme dans le poème 
En rétablissant la situation à son avantage, le Président va pouvoir relancer ses projets de grandeur tels que la construction d’un édifice historique à Istanbul. Un projet, comme en écho au poème incriminé, qui prévoit de raser les 600 arbres du parc Gezi jouxtant la place Taksim pour reconstruire une ancienne caserne ottomane détruite en 1940.
 
L' annonce de ce réaménagement, en juin 2013, avait déclenché une mobilisation des écologistes et des opposants à Erdogan, premier ministre à l’époque. Les violences policières qui ont suivi avaient fait 8 morts et des centaines de blessés à travers le pays.
 
 
 
 
 
 

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