Turquie : Erdogan a repris la guerre contre les Kurdes du PKK

Incursion de l’armée turque en Irak, policiers et militaires turcs tués dans des attaques, intervention de l’aviation d’Ankara tuant «des dizaines de séparatistes du PKK». La guerre a repris entre les séparatistes kurdes et le gouvernement turc à moins de deux mois des élections législatives, entraînant des attaques nationalistes contre le parti d’opposition HDP et contre des journaux.

Soldats turcs tués lors d\'une opération attribuée au PKK à Daglica, dans la région du sud-est du pays (8 septembre 2015).
Soldats turcs tués lors d'une opération attribuée au PKK à Daglica, dans la région du sud-est du pays (8 septembre 2015).

Le président Erdogan avait réussi à pacifier les relations avec le PKK, le parti interdit représentant une partie des Kurdes de Turquie. Aujourd'hui, après sa défaite électorale de juin 2015, et alors que de nouvelles législatives sont prévues le 1er novembre, la guerre semble avoir repris tant à l'intérieur du pays que sur ses frontières.

Les violences se multiplient. Le PKK affirmait le 8 septembre avoir tué quelque 50 soldats turcs au cours des dernières 48 heures. De son côté, l’armée turque affirme avoir lancé plus de 40 avions – des chasseurs F-16 et F-4 – sur des «bases extérieures du PKK» installées dans le Kurdistan irakien.


Pendant ce temps, le gouvernement d’Ankara tient un langage musclé affirmant qu’il va «nettoyer le pays des terroristes du PKK». Bref, les communiqués se multiplient montrant l'engrenage des affrontements. L'offensive contre les séparatistes kurdes aurait fait au moins 2.000 morts dans les rangs kurdes, selon des sources turques, et une centaine dans les rangs des forces de sécurité, depuis la reprise des combats en juillet 2015.

Les opérations militaires ont débuté quand Ankara a affirmé lancer une «guerre synchronisée» censée viser à la fois les djihadistes de l'Etat islamique (EI), jugés responsables d'un attentat suicide commis à Suruç, dans le sud-est de la Turquie, et les combattants kurdes, qui avaient réagi à l'attaque en s'en prenant à des membres des forces de sécurité accusées d'inertie, voire de collusion. 

Mais la tension remontait à plus loin. L’inertie des forces turques, souvent accusées de passivité à l’encontre de Daech lors des combats de Kobané, ville kurde de Syrie située à la frontière turque, avait choqué les Kurdes. Sans parler de la défaite électorale d’Erdogan lors des législatives de mai-juin, en partie due à la percée d’un parti issue de la lutte kurde, le HDP. 

Le président turc a d'ailleurs clairement montré l'ennemi. Il a affirmé dans un entretien à la chaine CNN que la Turquie luttait dans la région aussi bien contre Daech que contre le PKK. Mais, a-t-il affirmé, «la menace essentielle est l’organisation de terreur PKK».

D'ailleurs cette nuit outre les 120 bureaux du HDP dans tout le pays, l'orphelinat arménien de Tuzla et l'église de diyarbakir ont été attaqués

Violences politiques et attaque d'un groupe de presse
Après les derniers combats qui ont fait de nombreuses victimes dans les rangs de l'armée ou de la police turque, la violence s'est déplacée en Turquie. De nombreux sièges du parti HDP (le parti issu des forces pro-kurdes qui a empêché Erdogan d'obtenir sa majorité aux élections de juin) ont été attaquées par des foules nationalistes sans que la police n'intervienne.


Le siège du quotidien Hurriyet a lui aussi été attaqué au son de «Re-cep Tayyip Er-do-ğan» ou «dieu est grand». 

Reste à savoir si ces affrontements sont liés au PKK ou à la situation intérieure. Le quotidien Hurriyet, dans un article sur l'attaque de ses locaux, fait un lien entre les deux, citant les propos d'Erdogan mettant en cause clairement le HDP: «Ceux qui ont 80 sièges au Parlement ont causé plus de destructions qu'avant leur entrée», ajoutant que tout cela ne serait pas arrivé si l'AKP (le parti d'Erdogan) avait obtenu les 400 sièges lui permettant de modifier la Constituion à sa guise.

Le journal a d'ailleurs noté la présence d'un député de l'AKP dans la foule attaquant le journal.

Stratégie de la tension
Résultat, de nombreux observateurs estiment que le président Erdogan pourrait avoir instrumentalisé la violence du PKK après avoir décidé de faire revoter les Turcs après son échec de juin. «La répression est réelle contre la presse, Erdogan prend de plus en plus de liberté contre la Constitution. Enfin, l'objectif des opérations militaires depuis juillet contre le PKK est de rameuter l'électorat nationaliste. L'Etat de droit n'existe plus», affirme Didier Billion, directeur adjoint de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) dans Zaman, l’organe de presse de l'opposant Fethullah Gülen.

«Une fois accusé le choc des résultats du 7 juin, Erdogan semble avoir opté pour la stratégie de la guerre larvée avec le PKK afin de coincer le HDP entre le marteau de la guerre contre le terrorisme et l’enclume des faucons du PKK, qui semblent ne pas demander moins pour en découdre», analysait le spécialiste de la Turquie, Ahmet Insel dès le mois d'août.   

Le responsable du HDP, Selahattin Demirta, a d'ailleurs demandé un report des législatives en raison de la situation dans le pays.

De son côté, le président honorifique du HDP en tire d'autres conclusions. Pour Ertugrul Kürkçü, la Turquie a connu la «nuit de cristal de Recep Erdogan». Ce qui n'est pas de bon augure pour la stabilité du pays.