Crise de la dette: le précédent turc

Alors que plusieurs pays européens sont empêtrés dans une crise économique majeure, la Turquie peut s’enorgueillir d’une belle croissance. Mais il est long le chemin de l’embellie pour ce pays qui a vécu des revers successifs depuis quarante ans. Et qui pourrait pâtir d’un ralentissement de ses exportations vers la zone euro.

Une fabrique de drapeaux, à Istanbul, en Turquie (6 juillet 2007).
Une fabrique de drapeaux, à Istanbul, en Turquie (6 juillet 2007). (AFP PHOTO/MUSTAFA OZER)

1979 : le pays connaît une année noire, entre anarchie politique et pénuries économiques (déficit de produits alimentaires de base, d’essence…). Minée par une hyperinflation, des inégalités sociales, la misère et la corruption, la Turquie vit alors au rythme des grèves qui paralysent le quotidien (le droit de grève sera interdit par les militaires au pouvoir l'année d'après).

Les années réformes
C’est seulement en 1980 qu’elle retrouve sa capacité à rebondir après les deux crises pétrolières (1973 et 1978-1981), grâce à l’aide de la Banque mondiale et du FMI, partenaires fidèles du pays (une vingtaine d’accords en quarante ans). Ces deux institutions financières lui allouent de nouveaux crédits pour financer ses importations et rééchelonner sa dette.

Ankara libéralise alors son économie, met le paquet sur les exportations, réforme sa fiscalité… et met en place une politique d’austérité. L’économie se redresse, au premier chef l’industrie : la part de ce secteur dans les exportations passe de moins de 30% en 1980 à plus de 71% en 1989. L’inflation ralentit et redescend à 31% en 1983 contre 110% trois ans plus tôt.

 

Ankara, le 7 février 2011: une jeune enseignante proteste contre les réductions d\'emplois dans son secteur et le chômage dans l\'Education.
Ankara, le 7 février 2011: une jeune enseignante proteste contre les réductions d'emplois dans son secteur et le chômage dans l'Education. (AFP PHOTO/ADEM ALTAN)

 

Les capitaux étrangers arrivent en masse
Les exportations explosent jusqu’en 1988, triplant la part de la Turquie dans les échanges mondiaux, à plus de 4%. Elle n’est plus la «vache maigre» des marchés internationaux, quand les milieux financiers doutaient de ses possibilités de rembourser sa dette extérieure. Du coup, les investissements étrangers affluent grâce à des mesures les favorisant : zones franches ou procédures administratives simplifiées.

Mais faute de réformer suffisamment les secteurs industriel et agricole, la relance par des réformes finit par piétiner. La fin des années 80 est marquée par l’inflation, le chômage, la récession et une dette extérieure de 35 milliards de dollars en 1989 (pour un déficit budgétaire de 4,2% du PIB).

Le processus de croissance s’enraye et le pays reste l’un des plus endettés au monde. A l’intérieur, les mesures d’austérité donnent un coup de frein à la consommation, d’autant que les prix ne baissent pas. Les Turcs se serrent la ceinture.

La croissance revient avec le nouveau millénaire
Les années 90 sont marquées par une croissance en dents de scie. Certains économistes considèrent cette décennie comme perdue pour les réformes structurelles.

Ankara, en sortant de son marasme à l'aube des années 2000, retrouve les faveurs de la Banque mondiale et des milieux d’affaires. Des revalorisations salariales dans le public et le privé dopent l’économie, tirée vers le haut par la demande intérieure. La croissance est de retour.

 

Des paysans chargent des camions de paille, près de Diyarbakir, ville du sud-est de la Turquie, le 30 Juin 2005. La majeure partie de la population de cette région vivent de l\'agriculture.
Des paysans chargent des camions de paille, près de Diyarbakir, ville du sud-est de la Turquie, le 30 Juin 2005. La majeure partie de la population de cette région vivent de l'agriculture. (AFP PHOTO/MUSTAFA OZER)

 

2005: début des négociations d'adhésion à l'UE
La Turquie fait des ponts d’or aux investisseurs et se rapproche de l’Union européenne, pour finalement frapper à sa porte en faisant acte de candidature. Ankara était déjà lié depuis 1996 à Bruxelles par un accord d’union douanière l’obligeant à appliquer la même politique commerciale envers les pays tiers que les autres membres de l'UE.

Nouveau revers en 2001, année marquée par une série de faillites bancaires en raison de mauvaises gestions du secteur. Récession et crise financière provoquent des troubles sociaux.

L’après 11-Septembre est marqué par l’aide des Occidentaux à la Turquie, place stratégique dans la lutte contre le terrorisme. La Banque mondiale et le FMI lui accordent un énième prêt de 25 milliards de dollars.

Privatisations et rigueur au menu
En 2002, le gouvernement privatise à tout-va et continue la réforme de la fiscalité. Une nouvelle cure d’austérité, liée aux conditions du prêt du FMI, met les Turcs au régime sec.

La suite ? Jusqu’en 2006, les échanges triplent, les exportations explosent, tout comme les investissements étrangers, et le PIB prend 40% en quatre ans. Les maux restent toutefois les mêmes : inflation, chômage, économie souterraine, inégalités sociales, déficit budgétaire…

L’arrivée au pouvoir du parti islamiste Justice et développement, en juillet 2007, ne change pas la donne : le gouvernement poursuit les réformes structurelles. Et malgré la crise économique mondiale, qui malmène la Turquie (récession) en 2008-2009, le pays renoue avec une croissance de 9% en 2010.

 

Le nouveau visage de la Turquie

actuccinews le 19 janv. 2012

 

Une stabilité couronnée de succès
En 2011, la Turquie affiche un ratio dette publique/PIB de 40% contre 82% en moyenne dans l’Union Européenne, et une croissance de 8,5% (1,5% dans l’UE). Les capitaux étrangers y affluent plus que jamais. Pour Ali Babacan, vice-Premier ministre en charge de l’économie dans le gouvernement Erdogan, il s’agit du bilan de «neuf ans de stabilité et de succès». A noter toutefois, les difficultés du pays en 2008 et 2009, lors de la crise économique mondiale.

Si 20% des exportations turques partent pour le Moyen-Orient, 46% arrivent sur le marché européen. Dépendant des capitaux étrangers et très lié à l’Europe à l’origine de 75% des investissements en Turquie, Ankara pourrait subir dès 2012 le contrecoup de la crise de la dette européenne.

Quoi qu’il en soit, si certains économistes sont pessimistes pour l'avenir, d’autres chassent la morosité ambiante : ils voient la Turquie, et ses 72 millions d’habitants, devenir une des dix premières économies mondiales en 2050 !