Offensive turque en Syrie : à qui profite vraiment le cessez-le-feu ?

La Turquie a accepté de suspendre son offensive dans le Nord de la Syrie pendant cinq jours, pour permettre l'évacuation des Kurdes. Le cessez-le-feu prendra fin le 22 octobre, soit le jour où Recep Tayyip Erdogan doit rencontrer Vladimir Poutine. 

Le président turc Recep Tayyip Erdogan et le vice-président américain, Mike Pence, lors d\'un sommet sur la Syrie, le 17 octobre 2019, à Ankara (Turquie). 
Le président turc Recep Tayyip Erdogan et le vice-président américain, Mike Pence, lors d'un sommet sur la Syrie, le 17 octobre 2019, à Ankara (Turquie).  (HANDOUT TURKISH PRESIDENTIAL PRESS SERVICE / AFP)

Une trève avec les Kurdes, annoncée par le vice-président américain, depuis la capitale turque. Les Etats-Unis et la Turquie ont annoncé conjointement un cessez-le-feu de cinq jours dans le nord-est de la Syrie, jeudi 17 octobre. Cette décision intervient après plus d'une semaine d'offensive, qui a replongé le pays dans le chaos et provoqué un tollé international. Si la suspension temporaire de l'opération turque est censée avant tout épargner les populations, chaque partie y voit des intérêts diplomatiques. 

Une victoire revendiquée par la Turquie

"La Turquie a mis les Etats-Unis à genoux" , indique le site turc pro-régime Yeni Akit. Sur Twitter, le mot-clé "TürkiyeKazandi" ("la Turquie a gagné" en turc), a été le plus partagé durant la nuit. Le ministre des Affaires étrangères, Mevlüt Cavusoglu, a quant à lui estimé que Washington s'est incliné face à Ankara.

D'apparence, tout prête en effet à croire que la Turquie sort renforcée de cet accord. S'il est effectivement appliqué, il permettra à la Turquie d'obtenir la "zone de sécurité" qu'elle réclame depuis des mois, sans avoir à s'enliser dans un conflit armé. Recep Tayyip Erdogan estime que cet espace, allant de l'Euphrate à la frontière irakienne, doit servir à installer une partie des quelque 3,6 millions de réfugiés syriens venus chercher l'asile en Turquie, et en même temps éloigner les forces kurdes (YPG), qu'il considère comme une organisation terroriste. Le cessez-le-feu, bien qu'imprécis sur la longueur et la largeur de cette zone, prévoit l'évacuation des Kurdes de la zone proche de la frontière turco-syrienne.  

Mais, dans les faits, la Turquie cède surtout aux demandes de Washington, qui, depuis plusieurs jours, appelait au cessez-le-feu. Mardi encore, le président turc a expressément écarté la proposition américaine d'intervenir en vue d'une trève. "Evidemment, ça permet à Ankara d'éviter les lourdes sanctions, américaines et européennes, qui pesaient sur la Turquie depuis le début de l'offensive", tempère Fabrice Balanche, maître de conférences spécialiste de la géographie politique de la Syrie et du Proche-Orient. 

Une interprétation différente côté kurde

Depuis le début de l'offensive turque, les forces kurdes n'ont de cesse de réclamer un "couloir humanitaire", pour évacuer civils et blessés de la ville de Ras Al-Aïn, particulièrement sous tension. Elles ont donc accepté le cessez-le-feu, mais elles l'interprètent différemment. Mazlum Kobane, l'un des chefs kurdes en Syrie, estime que l'arrêt temporaire des combats se limite aux régions de Tal Abyad et Ras Al-Aïn, théâtre des affrontements entre l'armée d’Ankara et les combattants kurdes ces derniers jours.

"Les Kurdes étaient un peu au pied du mur. Accepter la trève leur permet de contenir la Turquie, qui a une force militaire bien supérieure, et de conserver des positions acquises", analyse Fabrice Balanche auprès de franceinfo. Hors de question, en revanche, que les Turcs prennent le contrôle des quelque 400 km de frontière, ou que des "modifications démographiques" aient lieu, a précisé Mazlum Kobane, réfutant ainsi la réinstallation de millions de réfugiés syriens de Turquie dans cette zone. Il compte pour ce faire sur Washington. Selon lui, les Etats-Unis se doivent "d’empêcher un changement démographique dans la région, et (d'assurer) le retour des habitants dans leurs maisons". 

Cette trève concernerait uniquement la région centrale (120 km de frontière environ), surtout occupée par une minorité arabe, "qui a été conquise relativement facilement par les Turcs et que les Kurdes ne pouvaient pas tenir", a indiqué sur franceinfo Michel Goya, spécialiste des questions militaires. D'où l'acceptation de l'accord par les Kurdes, "peut-être pour gagner du temps, pour eux, pour négocier ou mettre en œuvre l'accord qu'ils ont fait avec le régime de Damas", estime l'ancien militaire. 

La Russie, vraie grande gagnante

Le cessez-le-feu, d'une durée de 120 heures, prendra fin mardi 22 octobre, date à laquelle Recep Tayyip Erdogan doit rencontrer Vladimir Poutine à Moscou. La Russie devrait alors tenir les ficelles et jouer les intermédiaires entre le régime de Bachar Al-Assad et la Turquie.

Dans ce conflit, les enjeux diplomatiques, et notamment le rapport de force avec les Etats-Unis, sont importants pour le Kremlin. Dès le retrait des troupes américaines de la frontière turque, l'armée russe a mis en place des patrouilles autour des points stratégiques. Les affrontements mettaient la Russie dans une position délicate, alors que la Turquie et le régime de Bachar Al-Assad sont des alliés de taille dans la région. 

Ce cessez-le-feu est donc bénéfique pour Moscou, puisqu'il lui permet de ménager la chèvre et le chou. Il garantit en partie la reprise de l'ensemble du territoire syrien par Bachar Al-Assad, et permet de rétablir de bonnes relations avec la Turquie. "Ankara est le cheval de Troie du Kremlin dans l'Otan, justifie Fabrice Balanche. Poutine a besoin de la Turquie pour faire pression sur l’Union européenne, via le chantage migratoire." 

"Si vous essayez de présenter notre opération comme une invasion, nous ouvrirons les portes et vous enverrons 3,6 millions de migrants", avait menacé le président turc au début de l'offensive. Une menace que les Européens ne prennent pas à la légère. Pour contenir la vague migratoire de 2015, ils ont signé un accord avec Ankara, qui stipule que cette dernière doit retenir sur son sol les réfugiés syriens en échange de 6 milliards d'euros. Reste que seule la moitié de cette somme a pour l'instant été versée, poussant la Turquie à régulièrement remettre en cause cet accord financier.