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Russie : Youlia et Vitali Stepanova, «lanceurs d’alerte» contre le dopage

Un rapport, rendu public le 18 juillet 2016, a révélé un énorme scandale de dopage dans le sport russe. Les informations ont été fournies par des personnes installées au cœur d’un système quasi-officiel. Parmi elles, la coureuse Youlia Stepanova, et son mari Vitali Stepanov. Malgré les risques pris pour dénoncer ce système de dopage, Youlia Stepanova est, elle aussi, privée de JO.
Article rédigé par
France Télévisions Rédaction Afrique
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min.
La coureuse du 800 m russe Youlia Stepanova lors des championnats d'Europe d'athlétisme à Amsterdam le 6 juillet 2016. Sur son dossard, on peut lire (en anglais): «I run clean» («Je cours propre»)... (AFP - DPA - Michael Kappeler)
Youlia et Vitali Stepanov sont-ils des «lanceurs d’alerte», comparables à Edward Snowden ? Vitali répond dans L’Equipe : «Je n’aime pas cette comparaison. Lui s’est fait une publicité autour de ça, moi, j’étais un contrôleur antidopage qui a juste dénoncé des faits de corruption et qui n’a plus de travail, et Youlia une athlète qui ne voulait plus courir dopée. Nous sommes des gens simples, qui aspirons à une vie simple. Normale.»

Dans le même temps, d’autres personnalités ont permis de «sortir» l’affaire qui a duré de 2011 à 2015. A commencer par l’ancien patron du laboratoire russe anti-dopage Grigori Rodtshenkov dont les accusations ont fait l’objet d’un long article dans le New York Times en mai 2016.

En soi, le scandale est énorme: «Il concerne tous les podiums des jeux olympiques, des championnats du monde où sont montés les Russes, en athlétisme, mais également dans beaucoup d’autres sports», révèle L’Equipe. Cela touche 81 médailles russes aux J0 de Londres et 33 médailles à ceux d’hiver de Sotchi (Russie) en 2014.

Cette dernière compétition s’est révélée être «un enjeu essentiel» de communication pour le Kremlin qui y a investi quelque 36 milliards d’euros. Conclusion : les bons résultats des sportifs russes entrent dans une logique très politique. Et le dopage institutionnalisé est là pour les aider…

Youlia Stepanova, blessée lors des championnats d'Europe à Amsterdam le 6 juillet 2016. Et très entourée par la presse... (AFP - JOHN THYS)

«Impressionnante liste de produits»
Le couple Stepanov sait de quoi il en ressort. Youlia, coureuse de demi-fond née en 1986, a ainsi été suspendue durant deux ans, entre 2011 et 2013, pour dopage, en raison d’anomalies dans son passeport biologique. La jeune femme «est le témoin clef» du rapport remis à l’Agence mondiale antidopage (AMA) par le juriste canadien Richard McLaren, constate Reuters. «Son nom apparaît 141 fois dans le document de 323 pages»… A l’appui de ses dires, l’athlète a fourni aux enquêteurs du rapport SMS, mails, vidéos et enregistrements accablants «réalisés entre février 2013 et novembre 2014».

Youlia est montée haut dans la hiérarchie sportive russe. En 2011, elle réalise la meilleure performance européenne en salle sur 800 m. Et remporte à Paris, sur la même distance, la médaille d’argent aux championnats d’Europe en salle. Selon L’Equipe, qui cite son époux Vitali, elle se met à consommer, à la demande de ses entraîneurs, une «impressionnante liste de produits» : Actovegin, Midronat, anabolisants, EPO...

A cette époque, tous les athlètes russes se dopaient si l’on en croit la coureuse de demi-fond. L’un des grands orchestrateurs du système était alors Sergueï Portalov, médecin responsable de la commission médicale de la Fédération russe d’athlétisme et… garant de la lutte antidopage dans son pays. «Son bureau à Moscou (se situait) étrangement dans le même immeuble que le laboratoire antidopage», rapporte L’Equipe.

De son côté, Vitali travaille directement pour l’agence antidopage russe. Il s’aperçoit ainsi «que les structures qui sont en charge de la lutte (en Russie) couvrent en fait ce dopage institutionnalisé». En 2013, Youlia est interdite de compétition. Il en déduit que le système sacrifie certains athlètes de moindre renom pour «protéger champions olympiques, champions du monde ou ceux qui allaient le devenir», rapporte le quotidien sportif français.

Le couple décide d’écrire à l’AMA pour dénoncer ces pratiques. Dans le même temps, Youlia et Vitali témoignent pour un documentaire de la chaîne allemande ARD, réalisé par le journaliste Hajo Seppelt. Intitulée «Les secrets du dopage : comment la Russie fabrique ses vainqueurs» et diffusée en décembre 2014, l’émission est directement à l’origine de l’enquête de l’AMA.


«Aucune menace»
Lorsque le scandale éclate, les réactions en Russie sont violentes. Vladimir Kazarin, ancien entraîneur (et dopeur) de Youlia, enregistré à son insu par la sportive, la traite de «traître». «Elle m’a trahi et a trahi sa patrie», selon des propos rapportés par Reuters. Pour le Kremlin, le but des accusations contenues dans le rapport McLaren est de «faire du sport un instrument de pression géopolitique et donner une image négative de certains pays et de leurs peuples».

Le couple est évidemment directement visé par ce commentaire venu du sommet du pouvoir russe . Il a donc quelques raisons de se méfier. Aussi, avant que ses accusations ne soient rendues publiques, il est parti discrètement en Allemagne avec son petit garçon.

«Aucune menace» ne pèse sur la famille Stepanov, a assuré à Reuters la vice-présidente de la fédération russe d’athlétisme, Tatiana Lebedeva. Pour autant, Youlia et son époux ont choisi de quitter l’Allemagne pour les Etats-Unis où leur résidence reste secrète. Selon Vitali, cité par L’Equipe, la famille a reçu en septembre 2015 de la part de l’AMA une aide de 30.000 dollars (27.266 euros) «parce que nous étions dans une situation financière et personnelle difficile».

Aujourd’hui, Youlia continue à s’entraîner. Mais son retour à la compétition n’a pas convaincu. Elle a ainsi été éliminée d’entrée à l’Euro-2016 d’Amsterdam, obligée de s’arrêter aux trois quarts de la course lors de la 2e série dans le 800 m.

La Fédération internationale d'athlétisme (IAAF) ne l’en a pas moins reconnue éligible pour participer aux «compétitions internationales en tant qu'athlète neutre». Et ce en raison de «sa contribution exceptionnelle à la promotion des athlètes propres, au fair-play, à l'intégrité et l'authenticité du sport». Pour autant, le CIO ne l'a pas autorisée à participer aux JO.

Globalement, le prix qu’ont à payer Youlia et Stepani pour leurs révélations n’est-il pas trop élevé ? «Pour nous, il est important que la vérité l’emporte. Nous ne regrettons rien de ce que nous avons fait», assuraient-ils en novembre 2015, selon des propos cités par Reuters.

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