Poutine et Kirill, ennemis des Pussy Riot

Les Pussy Riot sont devenues un symbole de la protestation contre le pouvoir russe. Leur «prière punk» anti-Poutine, dans la cathédrale de Moscou, pour dénoncer une collusion entre l'Eglise orthodoxe et le pouvoir politique, va donner lieu à une nouvelle loi. Le texte en préparation réprime «le blasphème et l'atteinte aux sentiments religieux».

Le patriarche russe orthodoxe Kyrill et le président russe Vladimir Poutine, le 27 mai 2013, lors d\'une rencontre à Sochi (Russie) avec les responsables de l\'Eglise orthodoxe de Jérusalem et de Grèce.
Le patriarche russe orthodoxe Kyrill et le président russe Vladimir Poutine, le 27 mai 2013, lors d'une rencontre à Sochi (Russie) avec les responsables de l'Eglise orthodoxe de Jérusalem et de Grèce. (YURI KADOBNOV / AFP )

La loi russe va changer et condamner «toute action publique manifestant un manque de respect flagrant envers la société et prepétrée avec l'intention d'offenser les sentiments religieux des croyants». Les députés de la Douma (chambre basse du Parlement) ont voté en deuxième lecture, le 21 mai 2013, un projet de loi instituant une peine de prison allant jusqu'à trois ans et une amende pouvant atteindre 300.000 roubles (7.400 euros) pour le délit d'offense aux sentiments religieux. 

Soutenue par le Kremlin, une telle loi «sera très difficile à appliquer, mais elle est absolument indispensable dans un pays multiconfessionnel et pluriethnique comme le nôtre», avait déclaré début avril Dmitri Peskov, porte-parole de Vladimir Poutine. 

Les partisans du projet affirment qu'il défendra les valeurs traditionnelles russes. Pour Yaroslav Nilov, chef de la commission sociale et religieuse de la Douma et co-initiateur du texte, l'affaire des Pussy Riot démontre que les croyances traditionnelles du pays doivent disposer d'une protection adéquate. 

«Le pouvoir enfreint la Constitution»
Mais pour les détracteurs du texte, le président russe accorde une protection particulière aux mouvements religieux agréés par le pouvoir et ne respecte pas le principe de séparation de l'Eglise et de l'Etat. 

Des représentants du parti d'opposition Iabloko affirment que la nouvelle loi empiètera sur les droits des athées. «En défendant au pénal les sentiments d’une seule catégorie de la population, à savoir les croyants, le pouvoir enfreint la Constitution qui garantit l’égalité entre tous les citoyens», explique un communiqué du parti, selon La Russie d'Aujourd'hui.

La condamnation des trois Pussy Riot pour «hooliganisme» et «incitation à la haine religieuse» à deux ans d’enfermement dans un camp, le 17 août 2012, était apparue totalement disproportionnée aux yeux des diplomaties française, américaine, allemande et de l'Union européenne. Le sujet, devenu planétaire, divise la société russe: 56% des Russes estiment  la sanction «appropriée», contre 26% qui la jugent «excessive», selon Levada, un institut de sondage indépendant.
 
Le patriarche de Moscou et de toute la Russie, Kirill Ier, avait réclamé la «plus grande sévérité» à l'encontre du groupe féministe qualifiant sa performance de «sacrilège», tandis que Vsevolod Tchapline, le porte-parole du patriarcat, avait dénoncé «un crime pire qu'un meurtre».

«Incitation à la haine religieuse»
Les trois jeunes féministes russes avaient été arrêtées, en février 2012, pour avoir entonné une «prière punk» dans la Cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou, invitant la Sainte-Vierge à «chasser Poutine». Deux d'entre elles sont toujours emprisonnées loin de Moscou: Maria Alekhina, 24 ans, purge sa peine dans le camp de Berezniki, dans l'Oural, et observe, depuis le 22 mai 2013, une grève de la faim. Nadejada, dite Nadia, Tolokonnikova, elle, s'est vu aussi refuser sa demande de libération anticipée et reste détenue en Mordovie. A l'issue du procès en appel, la troisième Pussy Riot, Ekatarina Samoutsevitch, avait vu sa peine commuée en sursis et avait été libérée.


La marque de fabrique des Pussy Riot: tourner la politique en dérision. Ce groupe exclusivement féminin, qui s'est formé en septembre 2011, se considère comme l'avant-garde d'une génération désenchantée à la recherche de moyens originaux pour exprimer son mécontentement, après douze années de pouvoir de Vladimir Poutine (président de 2000 à 2008, puis Premier ministre de 2008 à 2012) .

Pas une simple provocation
En choisissant la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou comme terrain d'action, la portée de leur coup d'éclat ne s'est pas limité à une simple provocation visant à choquer la Russie puritaine. «Les manifestantes se sont attaquées à un mémorial qui, pour les orthodoxes de l'ex-URSS, représente la mémoire douloureuse de répressions parmi les plus violentes de leur histoire», explique Oleg Kobtzeff, professeur à l’Université américaine de Paris et spécialiste de géopolitique russe, dans une tribune publiée sur le site du Huffington Post.

Réprimée à l'époque soviétique, l'Eglise orthodoxe russe est devenue en deux décennies, et en particulier depuis l'arrivée de M.Poutine au pouvoir, une institution de plus en plus puissante. Mais l’image du patriarche auprès de l'opinion publique est entachée en raison notamment de son train de vie luxueux, mais surtout de ses liens opaques avec le Kremlin.

Le président russe prône un rôle accru pour l'Eglise orthodoxe de Russie. «Au coeur de toutes les victoires et de toutes les réussites de la Russie on trouve le patriotisme, la foi et la force d'âme», a déclaré M.Poutine, à l'occasion du 4e anniversaire de l'accession du patriarche Kirill à la tête de l'Eglise orthodoxe russe.

La Cathédrale Saint-Sauveur à Mocou.
La Cathédrale Saint-Sauveur à Mocou. (Wojtek Buss / TIPS / Photononstop )


«Culture de la soumission»
Le président a également jugé qu'il fallait se débarrasser d'une conception «vulgaire» de la laïcité afin de donner à l'Eglise orthodoxe, et aux autres religions, davantage de contrôle sur de nombreux aspects de la vie en Russie. «Tout en préservant le caractère laïc de notre Etat, et en ne permettant pas une trop grande implication du gouvernement dans la vie de l'Eglise, nous devons nous éloigner de l'approche vulgaire et primitive de la laïcité», a-t-il dit.

Près de 70% de la population russe se déclare orthodoxe, même si le nombre de pratiquants réguliers n'excède pas 5 à 7%, selon divers sondages. 

L'Eglise orthodoxe russe est devenue l'un des alliés les plus sûrs de l'ancien chef du KGB soviétique. En 2012, le patriarche Kirill, qui a ouvertement soutenu la candidature de l'actuel locataire du Kremlin, avait qualifié l’ère Poutine de «miracle divin», alors que de nombreux opposants manifestaient pour dénoncer des élections truquées.

«L'Eglise orthodoxe est le gardien des valeurs morales et spirituelles de la Russie», avait déclaré Vladimir Poutine en arrivant au Kremlin en 2000. Depuis, très régulièrement, il rencontre le patriarche, se fait photographier un cierge à la main dans une église et assiste aux offices lors des grandes fêtes.

«L’Eglise orthodoxe a peur que l’on n’ait plus besoin d’elle. Alors, elle courbe l’échine devant l’État», regrette le chercheur Oleg Kobtzeff, ajoutant qu’il existe au sein du patriarcat «une véritable culture de la soumission».

Durant les 70 ans de régime soviétique, toutes les fortes personnalités du clergé russe avaient été écartées, voire physiquement éliminées, par le pouvoir.
 Une page de l'Histoire qui n'aura pas échappé à   Kirill, Vladimir Mikhailovich Gundyayev de son vrai nom, le seizième patriarche de l'Eglise orthodoxe russe et l'adversaire des Pussy Riot.