Députés européens : la tentation de Sébastopol

La visite en Crimée d'une délégation de parlementaires français a fait jaser en France. Une semaine plus tard, des parlementaires italiens, allemands et hongrois ont également annoncé vouloir s'y rendre à l'automne prochain. Plus que les Républicains, ceux-ci ont de réels intérêts sur le territoire récemment annexé.

Vladimir Poutine et Thierry Mariani, député Les Républicains (ex-UMP), juin 2011 au Bourget
Vladimir Poutine et Thierry Mariani, député Les Républicains (ex-UMP), juin 2011 au Bourget ( ERIC PIERMONT/AFP)

Le 23 juillet, la visite d'une délégation de députés français en Crimée était vivement critiquée par l'opinion publique et le gouvernement. Mais se rendre en Crimée n'est pas un sport exclusivement français : après eux, des députés hongrois, allemands et italiens ont annoncé vouloir s'y rendre. Les partis auxquels appartiennent ces parlementaires ne sont pas tous du même bord politique : ils sont de droite, d'extrême droite, de gauche radicale ou même antisystème. Mais ce qui les unit, ce sont certaines valeurs morales, l'anti-américanisme et l'europhobie. Avec à la clé des électeurs à séduire et des intérêts financiers peu clairs.


Conserver des relations avec la Russie au nom de l'Europe
En Italie, les parlementaires concernés sont issus du Mouvement cinq étoiles (M5S), marqués par un profond anti-américanisme et une europhobie forte. Beppe Grillo, son fondateur,  ne cesse de le répéter sur son blog : la révolution de Maïdan a été fomentée par les Etats-Unis. Comme Die Linke ou le Jobbik, respectivement gauche radicale allemande et extrême droite hongroise, le M5S se revendique contre l'ingérence dans les affaires internationales, et notamment de l'Occident dans le conflit russo-ukrainien. De même, le député du Jobbik Márton Gyöngyösi avait déclaré en mars 2014 que le Jobbik considérait le référendum en Crimée comme un triomphe du droit à l’autodétermination d'un peuple.
 
Ce qui fait écho à ce que Beppe Grillo écrit sur son blog : «Nous avons décidé d'aller en Crimée pour réitérer notre opposition aux sanctions. Notre visite est un signe de paix et de détente pour la construction du nouveau monde multipolaire dans le respect de la souveraineté, de l'autodétermination des peuples et pour un modèle de mondialisation plus juste et plus équilibrée.»
 
Dans ces partis, la Russie est considérée comme un allié de taille, un ami historique. Ces parlementaires se sentent ainsi investis de la mission d'entretenir des liens avec la Russie alors que l'Europe toute entière tourne le dos à Moscou.

Dans une interview accordée au journal russe Izvestia, le député du parti d'extrême gauche Die Linke Alexander Neu, explique : «J'estime que le voyage criméen des députés français était une bonne chose à faire. En tant qu'élus du peuple, ils devaient démontrer et expliquer aux autorités françaises ce qui se passait vraiment dans la région. C'est une décision juste et exemplaire. Le parti Die Linke a des divergences politiques avec les autres partis présents au Bundestag, et nous sommes ainsi les mieux placés pour envisager une telle visite»

 
La Russie comme option pour lutter contre le chômage
L'électorat du Jobbik comme du M5S, est essentiellement composé d'une jeunesse lasse du système, et d'ouvriers touchés par le chômage et la précarité. «Le mouvement 5 étoiles cherche à représenter les petites et moyennes entreprises du nord du pays, qui souffrent particulièrement de l'embargo russe lancé en réponses aux sanctions européennes.» explique à Géopolis Eric Jozsef, correspondant à Rome pour Libération. Le parti de Beppe Grillo est en effet en concurrence avec la Ligue du Nord, très implantée dans cette région du pays. Du coup, «c'est un peu à celui qui se montrera le plus proche de Moscou, le plus anti-européen. Ils visent le même électorat, donc il  y a une concurrence» poursuit Eric Jozsef.

En Hongrie, on met en avant la Russie comme partenaire incontournable pour lutter contre le chômage, dans un contexte de délocalisation chez le voisin roumain, où le smic est moins élevé (217,50 euros contre 332,7 euros). «Le Jobbik veut montrer que la Hongrie peut se débarrasser de la tutelle de Bruxelles, du grand méchant FMI, et que s'allier à Poutine ne conduira pas forcément à la ruine, au contraire, ça peut faire des emplois» indique Joël le Pavous, journaliste indépendant basé à Budapest, interviewé par Géopolis.
 
Le chef de la République populaire de Donetsk Aleksandr Zakharchenko (deuxième à gauche), avec une délégation de Die Linke : Wolfgang Gehrcke (troisième) et Andrej Hunko (quatrième), le 16 février 2015.
Le chef de la République populaire de Donetsk Aleksandr Zakharchenko (deuxième à gauche), avec une délégation de Die Linke : Wolfgang Gehrcke (troisième) et Andrej Hunko (quatrième), le 16 février 2015. (Twitter)

Dans ces deux pays, la visite de parlementaires en Crimée n'est pas si atypique. En fait, en Italie, la position générale est de s'opposer aux sanctions imposées à la Russie et d'encourager le dialogue avec Vladimir Poutine. «Matteo Renzi accepte les sanctions mais se positionne comme un médiateur entre Poutine et l'UE. De manière générale, on considère que ces sanctions pénalisent les PME du nord et sont contre-productives» décode Eric Jozsef.  En Hongrie, les sentiments sont confus. La Fidesz, parti au pouvoir, s'est récemment rapproché de la Russie sur le thème du nucléaire avec un juteux contrat classé secret et qui court sur 30 ans. Sur la scène européenne, la Hongrie s'oppose systématiquement au durcissement des sanctions contre la Russie. Mais l'opinion publique est partagée entre les possibilités que pourrait offrir la Russie en terme d'emplois, la nostalgie soviétique et la peur de subir le même sort que l'Ukraine.
 
Des financements du côté du Kremlin ?
Plusieurs soupçons planent sur le financement de certains partis européens par Moscou. Marine Le Pen notamment, aurait contracté plusieurs prêts auprès des banques russes alors qu'elle s'était vu refuser ces mêmes prêts par des banques européennes. Selon le quotidien russe Vedomosti, Thierry Mariani serait actionnaire dans une société européenne appelée CFG Capital. Or, ladite société s'est récemment associée avec Marshal Capital Partners pour crééer un fond d'investissement en Russie. Marshal Capital Partners appartient à un oligarque proche du président russe, Konstantin Malofeev. Et il est connu pour participer au financement des séparatistes pro-russes…
En Italie, on soupçonne fortement, sans qu'il n'y ait de preuves, le parti de Ligue du Nord d'avoir des financements russes. En Hongrie, c'est l'eurodéputé Béla Kovács qui a été accusé d'espionnage au profit de la Russie. A l'époque, le parquet hongrois avait ouvert une enquête et demandé au Parlement de lever l’immunité du député. Pour autant, rien n'a jamais été prouvé.
 
Quoi qu'il en soit, les liens personnels et politiques de ces hommes politiques avec Vladimir Poutine sont incontestables. Et ils sont toujours très bien reçus en territoire russe…