Amusées, inquiètes, fières : les personnalités politiques figurant sur la "liste noire" du Kremlin réagissent

Quatre Français sont "blacklistés" par Moscou en raison de leur opposition à la politique de la Russie. Au total, 89 noms figurent sur cette liste.

Vladimir Poutine, le 19 mai 2015, au Kremlin; à Moscou (Russie).
Vladimir Poutine, le 19 mai 2015, au Kremlin; à Moscou (Russie). (ALEXEI DRUZHININ / RIA NOVOSTI / AFP)

Ils sont honorés de figurer sur la liste noire de Moscou. Des hommes et femmes politiques dont les noms figurent sur une liste de personnalités européennes ne pouvant plus entrer sur le territoire russe, en riposte aux sanctions de l'Union européenne sur la Crimée et l'est de l'Ukraine, se disent fiers d'être membres d'un "club très honorable".

Au total, 89 noms, dont ceux d'anciens chefs de gouvernement, de hauts responsables de la défense et de parlementaires, détracteurs de la politique de la Russie, figurent sur cette liste que Moscou a transmise vendredi 29 mai à des ambassades. Qui est concerné et comment réagissent les "nommés" ? Francetv info fait le point.

Qui sont les quatre Français sur la "liste noire" ?

Quatre Français figurent parmi les 89 "blacklistés" par le Kremlin de Vladimir Poutine : l'intellectuel Bernard-Henri Lévy, Henri Malosse, président du Comité économique et social européen (CESE), le patron des députés socialistes Bruno Le Roux ainsi que Daniel Cohn-Bendit, ancien eurodéputé écologiste qui vient d'obtenir la nationalité française.

"Je trouve ça très drôle", réagit Daniel Cohn-Bendit. "Ça correspond au régime poutinesque, ça aurait été vraiment triste que Poutine me considère comme son ami", ajoute-t-il, estimant figurer sur cette liste en raison de ses positions critiques envers le régime de Vladimir Poutine.

Quant à Bruno Le Roux, sa présence dans cette liste ne lui fait "ni chaud ni froid", mais il considère qu'il s'agit d'un "acte d'hostilité vis-à-vis de l'Europe, de la France et du Parlement français", a-t-il déclaré sur France Inter. Le député socialiste pense s'y trouver "comme président d'un groupe politique (...) qui a toujours soutenu depuis maintenant plusieurs mois la position de médiation de la France dans le conflit avec l'Ukraine", a-t-il expliqué à Radio J. L'élu de Seine-Saint-Denis relève aussi apparaître sur "cette liste au moment où nous avons déposé à l'Assemblée une commission d'enquête sur les liens financiers entre le Front national en France et la Russie", et alors que Marine Le Pen a été reçu récemment par le président de la Douma.

De son côté, Bernard-Henri Lévy estime qu'"il y a quelque chose qui est à la fois puéril et inquiétant dans cette démarche". "L'Europe sanctionne les hiérarques de Poutine, militairement et politiquement responsables d'une guerre d'agression contre l'Ukraine, qui fait des milliers de morts. Poutine répond en sanctionnant des démocrates, ennemis de cette guerre terrible, amis du peuple russe et de ses libertés", explique l'intellectuel, interrogé par Le Figaro. BHL observe aussi "une sorte de fuite en avant d'un régime perdu par son propre autoritarisme".

Le président du Conseil économique et social européen, Henri Malosse,"ne se réjoui[t] pas de figurer sur la 'liste noire' de Moscou", il y voit un "un signe alarmant de la dégradation des libertés".

Quelles sont les autres grandes figures visées ?

"Lorsque j'ai vu les autres noms [sur la liste], j'ai [aussitôt] pensé que je faisais partie d'un club très honorable", a affirmé l'ancien ministre tchèque des Affaires étrangères Karel Schwarzenberg, connu pour ses critiques de la politique de Moscou à l'égard de l'Ukraine. "Je considère cela comme une récompense", a ajouté ce député.

Neuf Britanniques figurent sur cette liste. Parmi eux, le patron du renseignement Andrew Parker, le chef d'état-major de l'armée, Nicholas Houghton, l'ancien vice-Premier ministre Nick Clegg et l'ancien ministre des Affaires étrangères Malcolm Rifkind. On y trouve en outre la secrétaire d'Etat à la Défense allemande Katrin Suder et le général Karl Müllner, haut responsable de l'armée de l'air allemande.

Il y a aussi les noms d'hommes et de femmes politiques polonais, suédois, allemands, tchèques, néerlandais, finlandais et belges, dont le président du groupe libéral au Parlement européen et ancien Premier ministre belge Guy Verhofstadt et l'ex-président du Parlement européen et ancien chef du gouvernement polonais Jerzy Buzek. Idem pour le président du Sénat polonais, l'ancien opposant Bogdan Borusewicz. La liste complète a été mise en ligne par Libération.fr.

Un eurodéputé tchèque et ancien journaliste, Jaromir Stetina, s'est dit "très fier d'être sur la liste" en compagnie d'autres personnalités et collègues du Parlement européen. "Etre sur cette liste ne change pas mon engagement envers le peuple de l'Ukraine", a écrit sur son compte Twitter l'eurodéputée suédoise Anna Maria Corazza Bildt, connue pour ses critiques à l'encontre du président russe. "Je me sens davantage fière que je n'en ai peur. (...) La liste de Poutine confirme que je fais bien les choses en tant que parlementaire." "Trop d'honneur M. Poutine !" a aussi tweeté le député néérlandais Mark Demesmaeker.

 

Comment réagissent les diplomaties européennes ?

L'Union européenne ainsi que plusieurs de ses membres, comme l'Allemagne et le Royaume-Uni, ont vertement critiqué cette "liste noire". Dimanche matin, Paris n'avait pas encore réagi. "Nous n'avons aucune information sur la base légale, les critères [retenus] et le processus [qui a conduit à la prise] de cette décision", a réagi un porte-parole de la diplomatie européenne. "Nous considérons cette mesure comme étant totalement arbitraire et injustifiée, surtout en l'absence de clarification ultérieure et de transparence", a-t-il ajouté.

Un point de vue que partage le ministère britannique des Affaires étrangères, pour lequel "cette liste n'a absolument aucune justification et les autorités russes n'ont aucune base juridique pour la légitimer". "La moindre des choses aurait été que l'on fasse connaître aux personnes concernées les réserves qui les concernent réellement, ou au moins que l'on rende ces listes publiques", s'est de son côté indigné le ministre allemand des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier. "A un moment où nous nous efforçons de désamorcer un conflit âpre et dangereux au cœur de l'Europe, cela n'aide pas", a-t-il poursuivi.

La Suède ou encore les Pays-Bas se sont également élevés contre la liste. Mais, pour le ministre des Affaires étrangères finlandais, Timo Soini, il est inutile de "trop dramatiser" cette affaire. "C'est une réaction attendue à l'interdiction faite [par l'Union européenne] à des citoyens russes de voyager [sur le territoire de l'UE]. Ce n'est pas une grande surprise."