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Qui sont les Français qui combattent en Syrie ?

Le ministère de l'Intérieur recense 250 Français ou étrangers résidant dans l'Hexagone qui combattent les troupes de Bachar Al-Assad. Francetv info retrace le profil et le parcours de cette nouvelle génération de jihadistes.

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Nicolas Bons, un Toulousain parti faire le jihad en Syrie. Sa mère a appris sa mort le 2 janvier 2014. ( FRANCE 2 / FRANCETV INFO)

"Il représente pour moi le plus grand danger auquel nous devons faire face dans les prochaines années." L'afflux de jihadistes français vers la Syrie inquiète sérieusement le ministre de l'Intérieur. "Nous, Français et Européens, pouvons être dépassés par ce phénomène, vu l'ampleur", a déclaré Manuel Valls, dimanche 19 janvier. Ces dernières semaines, le phénomène "s'est accéléré", a-t-il ajouté. 

Francetv info a retracé le profil et le parcours de cette nouvelle génération de combattants islamistes.

Leur profil : très varié et sans limite d'âge

Les services français recensent près de 700 Français plus ou moins impliqués dans la guerre ou l'envoi de jihadistes en Syrie, a souligné Manuel Valls dimanche. Parmi eux, près de 250 Français ou étrangers résidant en France sont à proprement parler des combattants. Une centaine sont "en transit", 150 ont manifesté leur volonté de s'y rendre et 76 en sont revenus. Vingt-et-un y sont morts. Manuel Valls a précisé qu'il y a "évidemment une marge d'erreur" dans ces chiffres.

"Pendant longtemps, le discours de l'islam radical touchait des jeunes fragilisés, sans père, ni repères. Cela a évolué. Aujourd'hui, chaque profil est différent. Le phénomène touche toutes les classes sociales", explique à francetv info l'anthropologue Dounia Bouzar, notamment auteure de Désamorcer l'islam radical (éditions de l'Atelier). Depuis une dizaine d'années, "les techniques d'endoctrinement ont été affinées, et le panel de jeunes recrutés est plus large, plus varié", ajoute-t-elle. "Leur seul point commun, c'est leur volonté de fuir le monde réel", résume Dounia Bouzar.

Parmi les Français partis combattre en Syrie, on compte une douzaine de mineurs, dont six déjà présents dans le pays et d'autres "en transit". Deux d'entre eux, scolarisés à Toulouse (Haute-Garonne), sont partis le 6 janvier pour la Turquie, avec l'objectif de mener le jihad en Syrie. Quatre jours plus tôt, les parents d'un jeune jihadiste français ont appris la mort de leur fils dans une opération kamikaze en Syrie, quelques mois après celui de son demi-frère.

Une doctrine "bercée de romantisme" et acquise sur internet

L'endoctrinement se déroule sur internet, surtout pour les jeunes. Sur YouTube, plusieurs vidéos, visionnées des milliers de fois, appellent les Français à la "guerre sainte" contre la "tyrannie de Bachar" Al-Assad, le président de la Syrie. Ce combat apparaît juste, puisque toutes les grandes puissances condamnent les agissements du régime syrien.

"Ces convertis font preuve d'une ignorance pyramidale de l'islam, ne parlent pas l'arabe et n'ont jamais lu le Coran. Autoradicalisés et embrigadés par des imams wahhabites prêchant le retour à l'âge d'or du prophète, ils sont bercés dans une sorte de romantisme de l'action extérieure et de la résistance à l'oppression", indique au Figaro Alain Chouet, ancien chef du renseignement à la Direction générale de la sécurité extérieure.

"Les prédicateurs leur disent : 'Si tu es mal dans ton corps, c'est parce que tu es supérieur à ton entourage, tu as été élu par Dieu. Tu dois donc combattre.' Ils leur attribuent un rôle de héros, dont la mission est de sauver le monde. Ce discours ôte toute capacité de raisonnement et toute identité personnelle. Le sentiment d'appartenance à un groupe est valorisé. Il s'agit des mêmes techniques que les sectes, modernisées grâce à internet", détaille Dounia Bouzar.

"Une rencontre physique entre endoctrinés est organisée seulement quand le discours diffusé sur internet a fait son effet", poursuit l'anthropologue. A-t-elle lieu en France ou en Syrie ? Difficile à dire. Manuel Valls estime que les deux jeunes de la région toulousaine ont été "radicalisés" par des recruteurs en France. "Ils ne sont peut-être pas [encore] en Syrie, sans doute en Turquie." Car c'est par ce pays que les Français jihadistes partis en Syrie transitent.

Un voyage via la Turquie, en bus ou en avion low cost

"Pour ces Français, il y a trois façons de se rendre en Turquie, avant de rejoindre la Syrie. En avion, via un vol charter ou low cost jusqu'à Istanbul ou Izmir, pour un prix de 100 euros ; en train, pour les initiés ; en bus Eurolines pour 40 à 50 euros", énumère Mathieu Guidère, islamologue et spécialiste du monde arabe contacté par francetv info. Pas besoin de passeport ou de visa, une carte d'identité suffit.

"En Turquie, avec 10 euros, on peut s'approcher de la frontière syrienne en voiture, dans des véhicules avec huit personnes à bord. Puis on peut se glisser dans le flux d'entrants et de sortants à la frontière, tenue par la rébellion. On peut la franchir en voiture pour un ou deux euros, et atteindre ainsi Alep ou Homs. Enfin, il faut trouver le checkpoint jihadiste qui permettra d'intégrer une katiba [une unité combattante]. Souvent, les Français sont avec les Français, les Britanniques avec les Britanniques, etc.", explique Mathieu Guidère.

"Pour la deuxième génération, le voyage est beaucoup plus rapide. Les jihadistes ont déjà le contact de la katiba, via certains 'amis', 'déjà passés par là'. Cela facilite l'arrivée de jeunes Français, estime Marc Trévidic, juge d'instruction antiterroriste à Paris, interrogé par francetv info. La première génération avait plutôt tendance à privilégier l'avion." Ils peuvent ainsi aller jusqu'à Antioche (Antakya), une ville turque située à une centaine de kilomètres d'Alep, puis franchir la frontière.

"Je suis venu de l'aéroport [en Turquie] et j'ai passé clandestinement la frontière (...). Tout le monde passe par là", racontait en août 2013 un jihadiste européen au magazine Foreign Policy, dans un article traduit sur Slate. Mais la situation s'est compliquée ces derniers mois. "On ne peut plus entrer [en Syrie] sans passeport syrien, il y a beaucoup plus de contrôles", avait-il alors indiqué.

La désillusion du terrain et la question du retour

Mais sur le terrain, la mission de ces combattants venus de France ne correspond pas toujours à leurs attentes. D'après un spécialiste cité par Le Figaro, "ils sont considérés sur place avec mépris parce qu'ils ne savent pas se battre et ne connaissent rien à la géographie ni à la réalité de cette guerre. Les petits volontaires français sont souvent relégués à faire la cuisine, à porter l'eau et les gamelles."

Certains refusent d'endosser ce rôle, et n'hésitent pas à monter en première ligne dans les combats. "Les plus jeunes peuvent aussi être confrontés à la mort et cette expérience peut agir comme un électrochoc", estime Dounia Bouzar.

Se pose alors la question du retour. "Au-delà du sort des hommes et des mineurs qui se rendent en Syrie, le danger pour nos propres intérêts, c'est le retour. Ces individus marquent leur volonté de combattre au sein d'organisations jihadistes. Le retour est particulièrement délicat", a déclaré dimanche Manuel Valls. Un danger potentiel surveillé comme le lait sur le feu.

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