Attaque d'Afrin en Syrie par la Turquie : "Faire une guerre ça permet de revigorer la fibre nationaliste"

La politologue de l'IFRI Dorothée Schmid a indiqué mardi sur franceinfo qu'il "est très difficile de savoir ce que pense réellement la population en Turquie", à propos de l'offensive à Afrin en Syrie.

Des civils syriens fuient Afrin, alors que les Turcs attaquent la ville, le 13 mars 2018.
Des civils syriens fuient Afrin, alors que les Turcs attaquent la ville, le 13 mars 2018. (GEORGE OURFALIAN / AFP)

En Syrie, l’armée turque assiège mardi 13 mars la ville d’Afrin, bastion d'une milice kurde soutenue par les États-Unis mais qualifiée de "terroriste" par Ankara. Cette opération est aussi un moyen d'entretenir la fibre nationaliste et de mater l'opposition, explique sur franceinfo Dorothée Schmid, politologue, responsable du programme Turquie contemporaine et Moyen-Orient de l'IFRI.

franceinfo : Qu'espère le président turc Recep Tayyip Erdogan d'une telle action ?

Dorothée Schmid : Entretenir la fibre nationaliste et mater l'opposition, c'est un des objectifs qui est en train de monter en puissance en Turquie dans la perspective des prochaines consultations électorales. On a encore des doutes sur la date des prochaines élections législatives, on estime qu'elles pourraient être anticipées. Ensuite, on aura la présidentielle. Depuis 2015, Recep Tayyip Erdogan sait qu'il a du mal à maintenir sa majorité. Il a dû faire face à un début de structuration de l'opposition qu'il s'est ensuite appliqué à détruire très méthodiquement. Aujourd'hui, il est en pleine alliance avec les nationalistes. Alors, évidemment, faire une guerre ça permet de revigorer la fibre nationaliste, de refaire une forme d'unité dans un pays très clivé.

L'opération à Afrin en Syrie est-elle soutenue par la population turque ?

C'est très difficile aujourd'hui de savoir ce que pense réellement la population en Turquie. En réalité, il n'y a plus aucune liberté d'expression. C'est quelque chose qui est très clair. La presse est aux ordres ou complètement aplatie, plus personne n'ose parler. En Turquie, plus personne n'ose dire ce qu'il pense, même sur les réseaux sociaux qui sont surveillés. J'ai des interlocuteurs qui me demandent d'effacer les messages.

L'ancien président français François Hollande a déclaré que les occidentaux ne faisaient pas assez pression sur Ankara. Quelles sont les relations avec les pays européens sur ce dossier ?

Je trouve que François Hollande a vraiment un certain culot de dire ça, dans la mesure où, lui-même, a été l'artisan de la réconciliation totale avec la Turquie et qu'il a connu une Turquie qui était déjà à la manœuvre en Syrie. Ce qui a beaucoup compliqué la tâche de Hollande c'est qu'il devait organiser la coopération policière avec la Turquie pour que l'on puisse surveiller les jihadistes qui passaient par la Turquie pour aller en Syrie. Aujourd'hui, on a le problème inverse qui est celui des retours des jihadistes. La Turquie est brouillée avec pratiquement tous ses alliés et la France fait encore figure de meilleure amie au sein de l'UE et plus largement dans le camp occidental.

Jusqu'où peut aller l'armée turque ?

Cela fait plusieurs jours que les Turcs nous expliquent qu'ils vont prendre Afrin. La question est de savoir combien de temps peut durer cette opération. On a un précédent de présence turque militaire en Syrie qui ne s'était pas très, très bien passée. Aujourd'hui, c'est la question de l'après Afrin. Une fois qu'Afrin sera prise les Turcs se retireront-ils ? Ils ont déjà annoncé qu'ils envisageaient de faire des opérations anti PKK [organisation kurde classée "terroriste" par les Turcs] au Kurdistan irakien et puis on aura le reste des opérations anti PKK en Turquie qui se poursuivront.