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Les quatre erreurs de Nouri Al-Maliki, le dirigeant irakien que tout le monde déteste

Petit à petit, le Premier ministre irakien sortant est parvenu à se mettre à dos tous ses alliés.

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France Télévisions
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L'ancien Premier ministre irakien, Nouri Al-Maliki, lors d'une conférence de presse à Bagdad, le 26 mars 2010. (HADI MIZBAN / AP / SIPA)

"Le pays est entre vos mains." Quand le président irakien, Fouad Massoum, prend la parole lundi 11 août, il ne s'adresse pas à Nouri Al-Maliki, le Premier ministre sortant qui brigue alors un troisième mandat, pour lui demander de former le prochain gouvernement. Il parle à Haïdar Al-Abadi. Ce personnage terne a été choisi un peu plus tôt par le principal bloc du Parlement irakien regroupant les chiites, la branche de l'islam majoritaire dans le pays. C'est lui qui doit devenir le prochain Premier ministre, l'homme le plus puissant d'Irak.

Plus personne ne veut de Nouri Al-Maliki. Il a réussi à se mettre à dos presque tout l'Irak et au-delà. Pourtant, écarté des rênes du pays, il s'agrippe au pouvoir et menace de plonger son pays dans la guerre civile en déployant les forces qui lui restent fidèles dans la capitale. Francetv info revient sur les quatre erreurs du dirigeant irakien à travers quatre scènes révélatrices.

1Se mettre à dos sa propre majorité

L'histoire. Vendredi 25 juillet, le grand ayatollah Ali Al-Sistani, chef du clergé chiite irakien, s'exprime par la voix d'un assistant depuis la ville de Kerbala, mais la charge est lourde. Il appelle les dirigeants du pays à ne pas s'accrocher à leurs postes. Une allusion voilée au Premier ministre, également chiite, Nouri Al-Maliki. Ali Al-Sistani réclame "un esprit de responsabilité nationale qui requiert l'application de principes de sacrifice et d'abnégation, et le fait de ne pas s'accrocher à des positions ou à des postes". Son avis a d'autant plus de poids que, selon la Constitution, le Premier ministre doit être membre de la communauté majoritaire chiite.

Ce qu'elle révèle. Nouri Al-Maliki fait l'unanimité contre lui, mais il est resté sourd aux appels à sa démission. Son parti (Dawa) est le plus important de la coalition qui a remporté les dernières élections législatives, mais, contesté, il ne parvenait pas à former son gouvernement. Karim Pakzad, chercheur spécialiste de l'Irak, explique au Nouvel Observateur : "Sa politique a été contestée par ses propres alliés chiites ! [C'est-à-dire] le parti de Moqtada Al-Sadr, chef chiite de l'Armée du Mahdi, et le Conseil suprême islamique irakien, originellement parti d'opposition au régime de Saddam et principal parti de l'Assemblée nationale depuis l'invasion des Etats-Unis en 2003. Ces deux composantes ont pris leurs distances avec Maliki."

Nouri Al-Maliki est notamment accusé d'autoritarisme. Les Irakiens le surnomment "le deuxième Saddam", selon le chercheur. Il est aussi tenu comptable de la situation désastreuse de l'Irak, confronté à une vaste offensive jihadiste

Les déclarations du grand ayatollah Ali Al-Sistani ont-elles pesé ? Finalement, Al-Maliki a été lâché par les siens quelques jours plus tard. Les députés chiites ont désigné, par 130 voix contre 40, le vice-président du Parlement Haïdar Al-Abadi comme futur Premier ministre.

Le Premier ministre désigné d'Irak, Haïdar Al-Abadi, le 15 juillet 2014 à Bagdad. (HADI MIZBAN / AP / SIPA)

2Opprimer ceux qui ne sont pas de sa confession

L'histoire. Moins de 24 heures après le départ définitif des Américains, fin 2011, Nouri Al-Maliki réclame l'arrestation du vice-président et leader sunnite Tareq Al-Hachemi. Accusé de terrorisme, il nie fermement et dénonce des motifs politiques. Son parti, composé essentiellement de sunnites, vient d'appeler au boycott de séances de travail au Parlement.

Nouri Al-Maliki est chiite. Les sunnites sont une autre branche de l'islam. En Irak, ils représentent à peu près un tiers de la population. Ce n'est donc pas un bon signal qu'envoie le Premier ministre. Surtout après la guerre confessionnelle dont sort tout juste le pays.

Tareq Al-Hachemi fuit, dénonce une chasse aux sorcières et est condamné à mort par contumace. "N'importe quel responsable politique sunnite semble maintenant être une cible" à abattre, analyse alors Reidar Visser, spécialiste de la politique irakienne, dans les colonnes du New York Times (en anglais).

Ce qu'elle révèle. Nouri Al-Maliki est arrivé au pouvoir dans un pays contrôlé par les Américains et déchiré par les violences sectaires car il faisait figure d'homme de compromis. Mais au lieu de tendre la main aux sunnites, comme le lui enjoignait la communauté internationale, il a mené de larges opérations conduisant à des centaines d'arrestations, attisant encore davantage les tensions.

Bilan : une partie de la population se sent menacée par les autorités. Pire, certains épousent la cause des jihadistes de l'Etat islamique (EI), qui se sont emparés de vastes zones en Irak.

3Se disputer avec les Kurdes

L'histoire. Le 9 juillet, Nouri Al-Maliki donne son allocution hebdomadaire à la télévision. Le pays est en proie à l'offensive jihadiste de l'Etat islamique. Il accuse : "Nous ne pouvons pas rester silencieux devant le fait qu'Erbil [la capitale du Kurdistan irakien] est devenue un quartier général pour l'Etat islamique, pour le parti Baas [ancien parti de Saddam Hussein], pour Al-Qaïda et pour des opérations terroristes." En clair, il affirme que les Kurdes abritent les jihadistes.

Les autorités de la région autonome du Kurdistan irakien s'étranglent. Le Premier ministre irakien "est devenu hystérique", fulminent-elles dans un communiqué. Et pour cause : les Kurdes ont pris le relais des troupes irakiennes en déroute et se retrouvent en première ligne face aux jihadistes.

Ce qu'elle révèle. Cette passe d'armes illustre les relations houleuses entre les Kurdes et Nouri Al-Maliki. "Depuis longtemps, les Kurdes accusent Al-Maliki d'enfreindre la Constitution [notamment en ne reversant pas aux Kurdes une partie des revenus pétroliers qui leur sont alloués] et de mener le pays vers le chaos", écrit le journal d'Erbil Rudaw, traduit par Courrier internationalLes Kurdes cherchent leur émancipation après des années d'oppression sous Saddam Hussein. Devenus incontournables pour lutter contre l'EI, ils réclament maintenant un référendum et n'entendent pas rendre les territoires conquis, notamment la région pétrolifère de Kirkouk. Le Premier ministre a eu beau mettre en garde les Kurdes contre toute tentative de couper les ponts avec Bagdad, l'éclatement semble inévitable. 

4Exaspérer ses alliés internationaux

L'histoire. A l'automne 2007, Nouri Al-Maliki est en visioconférence avec le président américain, George W. Bush. Il s'agit de signer une déclaration de principe sur le futur de l'Irak, se remémore un journaliste du New York Times (en anglais). Le chef d'Etat américain signe le document quand, à Bagdad, le dirigeant irakien passe son stylo au-dessus du papier sans le toucher, faisant mine de parapher. Un responsable américain remarque la roublardise et le prévient : "Ne trichez pas avec le président des Etats-Unis." Le Premier ministre rétorque qu'il n'a pas eu le temps de lire le document.

Ce qu'elle révèle. Depuis, Washington a eu le temps de se lasser des manœuvres de Nouri Al-Maliki. Les troupes américaines parties, ce dernier a montré petit à petit son vrai visage, menant "une politique de plus en plus sectaire", remarque un ancien conseiller militaire dans les colonnes du New York Times, et se montrant sourd aux remarques venues de Washington. Les Etats-Unis, impliqués pour la première fois militairement en Irak depuis le retrait de leurs troupes fin 2011, n'ont pas masqué leur soulagement après l'éviction du Premier ministre. Selon un communiqué de la Maison Blanche, Barack Obama a appelé Haïdar Al-Abadi pour le féliciter personnellement. Le communiqué ne mentionne même pas le nom de Nouri Al-Maliki.

Les Américains ne sont d'ailleurs pas les seuls à lâcher Nouri Al-Maliki. Téhéran, grand allié de Bagdad, prend aussi ses distances. Après la nomination d'Al-Abadi, le grand voisin chiite a dit soutenir "le processus légal qui a été mené pour la nomination du nouveau Premier ministre irakien". Un haut responsable iranien, le secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale, Ali Shamkhani, a appelé "tous les groupes et coalitions en Irak à l'unité (...) pour préserver l'intérêt national en tenant compte de la situation sensible de l'Irak pour faire face aux menaces extérieures".

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