Les premiers jours de Palmyre sous le joug de l'Etat islamique

Accusés d'avoir commis des exactions après leur conquête de la ville, les jihadistes inspirent la peur chez une population également sous le feu des bombardements de l'armée syrienne.

Des habitants dans une rue de Palmyre (Syrie), le 19 mai 2015, deux jours avant l\'entrée dans la ville des jihadistes de l\'Etat islamique.
Des habitants dans une rue de Palmyre (Syrie), le 19 mai 2015, deux jours avant l'entrée dans la ville des jihadistes de l'Etat islamique. (REUTERS)

Depuis que les jihadistes de l'Etat islamique (EI) ont pris le contrôle de la ville syrienne de Palmyre, jeudi 21 mai, le monde s'inquiète du sort que les rebelles islamistes réservent à cette cité antique regorgeant de trésors architecturaux. Mais en une semaine, aucune image de statue ou de colonne détruite n'a été publiée par l'organisation terroriste.

En revanche, des témoignages de massacres et d'exactions ont été relayés par le régime syrien, rappelant que, plus qu'un musée à ciel ouvert, Palmyre (Tadmor en arabe) est d'abord une ville de 70 000 habitants. Francetv info récapitule ce que l'on sait à ce jour sur la vie des Palmyréniens.

Une ville coupée du monde

Il est aujourd'hui extrêmement compliqué d'entrer en contact avec des sources fiables et indépendantes à Palmyre. Nasser, un journaliste local cité par Al-Jazeera (en anglais), explique ainsi que, dès le lendemain de l'arrivée de l'Etat islamique dans la ville, il était devenu impossible de fuir. Mais aussi de communiquer. "Les communications avec l'extérieur sont très difficiles, explique Mohamed Taha, opposant syrien exilé en France, originaire de Palmyre, qui a tout de même pu contacter des proches et des militants sur place. Seuls quelques téléphones fixes répondent, les portables ne passent plus et internet est coupé."

Des cadavres dans les rues

Cet isolement de la population a permis au régime syrien qui a fui la ville d'affirmer, sans contradiction, que les troupes de l'Etat islamique s'étaient livrées à un massacre à leur entrée dans Palmyre. Le quotidien pro-Assad Al-Watan (en arabe) et la télévision publique syrienne ont évoqué dimanche le chiffre de 450 exécutions, "en majorité des femmes et des enfants". Une affirmation amplifiée par la publication sur les réseaux sociaux de photos de cadavres ensanglantés, parfois décapités, jonchant les rues de la ville.

Dans la foulée, les militants de l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH) ont évoqué un bilan d'au moins 217 morts dans la région de Palmyre, pour les trois quarts des soldats et des miliciens pro-Assad. Là encore, l'exécution d'une dizaine de femmes et d'enfants est avancée. D'après un opposant cité par la BBC, les jihadistes auraient utilisé les haut-parleurs d'une mosquée pour sommer les habitants de ne pas cacher de soldats syriens chez eux.

Une "épuration" à considérer avec prudence, selon des observateurs échaudés par les affirmations du régime qui, avant de dénoncer des exécutions de civils, avait annoncé avoir évacué la population de Palmyre - il s'agissait en réalité seulement des soldats. "Les seules sources crédibles sont les militants de la Coordination de Palmyre, qui sont neutres car recherchés par l'Etat islamique et par le régime, affirme Mohamed Taha. Selon eux, les exécutions perpétrées par l'EI les deux premiers jours [jeudi et vendredi] n'ont pas concerné de civils. Le dernier bilan qu'on m'a donné fait état de 71 morts, tous des soldats, des miliciens et des informateurs du régime connus de la population, parmi lesquels quatre femmes."

Une population qui vit dans la peur

Si le bilan des exécutions commises par l'Etat islamique est incertain, la peur que ressent la population de Palmyre est, elle, évidente. "La plupart des habitants sont toujours sur place, terrés dans leur domicile, explique au Monde Abou Ali Al-Badiya, un opposant originaire de Palmyre et réfugié en Turquie. Les gens vivent dans la hantise des exécutions de Daech [l'acronyme arabe de l'Etat islamique] et des bombardements du régime."

La réputation des jihadistes de l'EI, qui font régner la terreur par une application extrême de la charia dans de nombreuses villes de Syrie, les a précédés. Les atrocités commises, à l'image de la récente exécution au lance-roquette d'un membre d'une tribu locale anti-jihadiste, sont dans toutes les têtes. Mais, à Palmyre et dans la région de Homs, la contestation historique du régime syrien "a habitué les habitants à vivre avec la peur", d'après Mohamed Taha. Selon lui, un semblant de vie est même brièvement revenu à Palmyre. "Ce [mardi] matin, il n'y a pas eu de bombardements, les gens sont sortis pour trouver de la nourriture, et des fonctionnaires ont été incités à regagner leur poste, pour organiser la vie quotidienne des gens. Les jihadistes auraient annoncé qu'aucun mal ne leur serait fait."

De nombreux Palmyréniens envisagent de quitter la ville dès que possible pour rejoindre les milliers de réfugiés qui ont fui les combats ces dernières semaines, pris en charge par le Haut Commissariat aux réfugiés de l'ONU et le Croissant-Rouge (en anglais). Certains pensent notamment à rejoindre Raqqa, une destination étonnante sachant que cette ville syrienne tient lieu de capitale à l'Etat islamique : selon Mohamed Taha, "les gens préfèrent une mort probable à Raqqa qu'une mort certaine à Palmyre, où le régime a prévu de lancer une contre-offensive".

Les militaires assiégés sont devenus les assiégeants

Après avoir affronté l'Etat islamique pendant plusieurs jours au nord-ouest de Palmyre, les soldats syriens ont subitement fui la ville mercredi 20 mai au soir, dans la panique générale, d'après le New York Times (en anglais). Quatre jours plus tard, l'armée a décidé de mobiliser son aviation pour bombarder des "positions de Daech".

Lundi, une quinzaine de frappes aériennes ont touché la ville, faisant de nombreux dégâts et tuant au moins quatre civils, selon l'OSDH. Les militants de la Coordination de Palmyre font, eux, état de quinze morts et de dizaines de blessés.

L'une des cibles de l'aviation syrienne pourrait être la prison de Palmyre, tristement célèbre pour ses conditions de détention inhumaines. Le bâtiment est passé sous le contrôle des jihadistes, mais il a été vidé de ses détenus. Selon des activistes locaux, la veille de l'arrivée de l'Etat islamique, les prisonniers ont tous été évacués dans des camions, mais aussi dans des véhicules de civils réquisitionnés par l'armée, pour être transférés à Damas.

Des ruines épargnées, pour le moment

L'Etat islamique n'a pas fait de Palmyre une cible prioritaire uniquement pour la richesse culturelle de la cité antique qu'elle abrite. Sa position stratégique et la proximité de champs gaziers apparaissent comme des objectifs plus importants. Pour l'heure, comme l'affirme le chef des antiquités syriennes, Maamoun Abdoulkarim, les jihadistes n'ont pas touché au site historique.

Ils ont d'ailleurs publié mercredi une vidéo montrant des ruines a priori intactes. D'après des témoignages sur place, quatre hommes montent la garde en permanence devant le musée archéologique, et l'EI interdit à la population de s'approcher de la cité antique. Mais il n'est pas exclu que les jihadistes puissent procéder bientôt à des destructions, en se servant des vestiges de Palmyre comme d'otages pour narguer la communauté internationale, comme le craint le politologue Olivier Roy, cité par L'Orient-Le Jour.

Cette focalisation des médias sur le sort des ruines provoque la colère des Palmyréniens, selon un opposant local contacté par la BBC : "Ils estiment que l'Occident s'inquiète plus pour la civilisation que pour les gens qui ont créé cette civilisation." Les appels de défenseurs des animaux à sauver les ibis chauves, menacés par l'arrivée des jihadistes, choquent également les habitants. Ces derniers "ne demandent qu'à ce que Palmyre soit protégée contre toute agression, explique Mohamed Taha. Que cela soit pour les pierres, la nature ou les êtres humains."