Le quotidien des journalistes envoyés à Mossoul : "A chaque fois, tu te demandes si ça ne va pas péter"

Après la mort de deux journalistes français et de leur fixeur, blessés lundi par une mine à Mossoul (Irak), franceinfo donne la parole à ceux qui travaillent sur le terrain pour vous informer. 

Un soldat irakien marche dans les rues dévastées de l\'ouest de Mossoul (Irak), le 19 juin 2017. 
Un soldat irakien marche dans les rues dévastées de l'ouest de Mossoul (Irak), le 19 juin 2017.  (ALKIS KONSTANTINIDIS / REUTERS)

Ils témoignent de la guerre au gré des missions et de leurs reportages. Pour informer sur la bataille menée contre l'organisation Etat islamique à Mossoul (Irak) et la situation de la population sur place, certains journalistes risquent leur vie. Véronique Robert, journaliste pour l'émission "Envoyé spécial" blessée lundi dans l'explosion d'une mine à Mossoul, est morte des suites de ses blessures, a annoncé la direction de France Télévisions, samedi 24 juin. Cette annonce intervient quatre jours après la mort de son binôme, Stephan Villeneuve, journaliste reporter d'images, victime de cette même mine. Leur fixeur, Bakhtiyar Haddad, bien connu des reporters envoyés là-bas, avait lui aussi péri. 

Cette zone de conflit est devenue extrêmement dangereuse. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : depuis 2014, vingt-huit journalistes ont été tués en Irak, rappelle le secrétaire général de Reporters sans frontières. Du côté de l'armée irakienne, les pertes humaines se comptent en milliers de personnes, rien qu'à Mossoul. 

"Les conditions de travail pour couvrir ce conflit sont les pires qu'on puisse connaître", confirme Arnaud Comte, journaliste à France 2, parti en février en Irak pour suivre la reprise de l'aéroport de Mossoul par les forces armées irakiennes. Sur le terrain, les équipes sont confrontées à une menace omniprésente, imprévisible et protéiforme. "Ce qui est différent, c'est la topographie des lieux – un dédale de ruelles et l'adversaire", analyse Etienne Leenhardt, chef du service enquêtes et reportages de France 2. Snipers, mines, kamikazes... "La concentration de tous ces risques en fait un conflit inédit", poursuit-il.  

Le risque des mines et des voitures piégées

Les jihadistes ont ainsi pris l'habitude de piéger les lieux et les objets avec des IED (engin explosif improvisé). Ils glissent des mines dans "un broc, une théière, les livres, l'ouverture d'un frigo". Ils piègent les portes avec un petit fil qui, dès qu'on le touche, actionne un détonateur qui explose au visage. "On en a vu de toutes les tailles", énumère Dorothée Olliéric, grand reporter à France 2 partie en janvier à Mossoul pour assister aux opérations de ratissage des forces spéciales irakiennes et françaises.

Encadrés par des militaires français, la journaliste, le caméraman Florian Le Moal et le monteur Ludovic Lavieille se sont alors retrouvés dans une maison tout juste reprise au groupe terroriste Etat islamique. "Il faut imaginer un grenier avec plein de choses par terre. Et à chaque fois que tu poses le pied, tu te demandes si ça ne va pas péter, raconte cette journaliste habituée aux zones de conflit. Le démineur français nous demandait de rester un peu en retrait. On avait pour consigne de rester dans leurs pas et de rester à une distance raisonnable de celui qui ouvrait les portes. On n'était pas tranquille."

L'autre danger réside dans la technologie que les combattants de l'organisation Etat islamique utilisent parfois. Arnaud Comte a ainsi dû faire face à un drone "qui balançait des grenades".Son équipe et lui se sont tout de suite abrités sous un préau. Les combattants du groupe Etat islamique envoient aussi des dizaines de voitures blindées piégées sur les lignes de l'armée irakienne, "un danger imprévisible" contre lequel les journalistes ne peuvent rien faire. 

A Mossoul, un calme apparent, mais trompeur

Et à cela s'ajoute le fait que les forces irakiennes "ne sécurisent pas leurs arrières", explique Dorothée Olliéric. Par conséquent, "il faut être tout le temps aux aguets car le danger peut venir à un moment apparemment très calme". Dorothée Olliéric en a fait l'expérience à l'automne dernier, lors d'une mission réalisée au début de l'offensive. Alors que tout semblait paisible, elle entend des balles siffler "près de [ses] oreilles" et comprend que son équipe est prise pour cible par un sniper. "On s'est jetés à terre", se souvient-elle. 

Des journalistes de France 2, aux côtés de l\'armée irakienne, lors d\'un reportage à Mossoul, en mars 2017.
Des journalistes de France 2, aux côtés de l'armée irakienne, lors d'un reportage à Mossoul, en mars 2017. (FRANCE TELEVISIONS)

Arnaud Comte aussi a expérimenté cette quiétude toute relative, à l'arrivée sur le tarmac de l'aéroport de Mossoul, théâtre d'intenses combats entre les forces irakiennes et l'organisation Etat islamique. Le reporter, le caméraman Stéphane Guillemot et le monteur Yann Kadouch se sont ainsi retrouvés, d'un coup, sous une pluie de mortiers. "En l'espace de cinq secondes, tout peut basculer et la situation devient très dangereuse", résume le journaliste.

Dès lors, mieux vaut bien se connaître afin d'évaluer les risques, les limites de chacun et ne pas se mettre davantage en danger. "Avant de partir, je rappelle toujours à mes équipes que c'est à elles d'évaluer si le risque en vaut la peine. La difficulté sur ce genre de terrain, c'est de ne pas aller trop loin", insiste Etienne Leenhardt, qui assure leur faire "100% confiance" sur ce point. 

"Sans fixeur, tu n'es rien"

Pour faire face à ces situations stressantes, les journalistes envoyés à Mossoul peuvent aussi compter sur leurs "fixeurs". A l'instar de Bakhtiyar Haddad, un journaliste qui venait de la ville voisine d'Erbil, ces personnes, originaires de la région, servent d'interprètes, de guides, de passeurs et aident les reporters à mieux appréhender le terrain. Les équipes travaillent souvent avec les mêmes, tissant au fil du temps un lien de confiance. Pour Arnaud Comte, leur présence aux côtés des journalistes est "indispensable".

Là-dessus, il faut être humble. Sans fixeur, tu n'es rien. D'abord parce que tu ne parles ni kurde ni arabe. Et puis, ce sont des gens qui connaissent le terrain mieux que toi. Ils connaissent l'environnement, le danger. Eux, ils y sont confrontés tous les jours.Arnaud Comte, journaliste à France 2à franceinfo

Autre filet de sécurité : l'équipement. A France Télévisions, les reporters ne partent jamais en Irak sans un casque, un gilet pare-balles et un traqueur qui enregistre leurs coordonnées GPS. En cas d'événement grave, un bouton SOS permet aux reporters d'envoyer une alerte. La rédaction peut tout de suite prévenir les autorités compétentes et leur transmettre "une géolocalisation très précise". Avant de partir, les journalistes ont suivi "des stages de préparation à la couverture de zones de conflit, encadrés par des journalistes spécialisés ou l'armée" pour apprendre à résister au stress.

La peur, "meilleure assurance-vie"

De façon générale, les équipes ne partent pas à l'aventure, mais "sont souvent avec les forces kurdes, françaises ou irakiennes", précise Etienne Leenhardt. Depuis Paris, le responsable échange environ "trois fois par jour" avec ses journalistes en mission. "C'est un texto le matin pour dire où on part, un le midi pour dire qu'on y est et que c'est OK, et un le soir pour dire qu'on est bien rentrés", précise-t-il. Lorsqu'elle est sur la ligne de front, Dorothée Olliéric prévient aussi une personne de confiance, en l'occurrence un militaire français positionné à Bagdad. Un moyen d'assurer ses arrières. 

Le journaliste Arnaud Comte, casqué et protégé par un gilet pare-balles, lors d\'une mission à Mossoul (Irak) en mars 2017.
Le journaliste Arnaud Comte, casqué et protégé par un gilet pare-balles, lors d'une mission à Mossoul (Irak) en mars 2017. (FRANCE TELEVISIONS)

Les rédactions veillent à ne pas envoyer, seuls, des journalistes peu expérimentés sur ce terrain dangereux. Le départ se fait "évidemment sur la base du volontariat", rappelle Etienne Leenhardt, et de façon progressive. "On commence à partir sur des conflits de moyenne intensité, puis quand on est prêts pour un conflit lourd, on le fait." Ainsi, les équipes comptent souvent un ou deux professionnels aguerris aux zones de conflits, "des gens psychologiquement capables de ramasser les copains blessés", traduit Dorothée Olliéric. 

Mais cela n'empêche pas d'avoir peur. "Quand tu pars à Mossoul, tu as forcément une appréhension, admet la reporter. Mais tu as des réflexes professionnels qui permettent d'apaiser ce stress." Et son confrère Arnaud Comte d'abonder : "Ceux qui disent qu'ils n'ont pas peur sont des fanfarons. Tout le monde a peur. C'est ta meilleure assurance-vie. Tout l'enjeu est de la gérer."