"C’est l’effondrement de l'Etat en Irak et en Syrie qui a permis à l’Etat islamique de prospérer"

On ne peut pas comprendre l'expansion de l'organisation jihadiste sans une perspective historique. Entretien avec Pierre-Jean Luizard, auteur du "Piège Daech". 

Un combattant du groupe Etat islamique dans les rues de Raqqa (Syrie), le 29 juin 2014.
Un combattant du groupe Etat islamique dans les rues de Raqqa (Syrie), le 29 juin 2014. (REUTERS)
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Propos recueillis parHervé BrusiniFrance Télévisions

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En Syrie, depuis les attentats du 13 novembre, les frappes françaises s’intensifient contre les jihadistes de l’Etat islamique. Dans le même temps, en France, Manuel Valls envisage une possible prolongation de l’état d’urgence. Aux yeux de Pierre-Jean Luizard, ces réponses constituent ce qu’il appelle "le piège Daech", le titre de son livre paru aux éditions La Découverte en février 2015. Pour lui , "une guerre lancée sans perspectives politiques n’est-elle pas perdue d’avance ? C’est le piège que l’Etat islamique tend aux démocraties occidentales pour lesquelles il représente certainement un danger mortel. Les leçons de l’histoire doivent aussi servir à le combattre." En 165 pages, cet expert du CNRS s’emploie à donner les clés historiques pour comprendre  la menace de l'Etat islamique. Interview. 

Francetv info : En quoi consiste précisément ce que vous appelez "le piège Daech" ? 

Pierre-Jean Luizard : Le piège consiste à entrer en guerre contre l’Etat islamique en nous limitant à une campagne de bombardements aériens et en déléguant l’engagement au sol à des acteurs qui sont partie prenante du conflit. Il consiste à s’engager militairement avant même d’avoir pensé une stratégie de sortie de crise. Qu’avons-nous à proposer aux populations qui considèrent l’Etat islamique comme un pis-aller ?

Les velléités de se reposer sur l’armée syrienne pour combattre Daech sont suicidaires. Le régime de Damas est le meilleur argument que fait valoir l’Etat islamique. Les enjeux sont très différents au Moyen-Orient et en Europe, mais l’Etat islamique fait ici et là-bas de la politique du pire sa stratégie pour s’imposer – ce qui est déjà le cas en Irak et dans une moindre mesure en Syrie – comme le seul défenseur des communautés arabes sunnites. 

L'action de l'Etat islamique s'inscrit-elle dans la continuité de celle d'Al-Qaïda ? 

Al-Qaïda et l’Etat islamique puisent aux mêmes sources idéologiques : une version jihadiste du salafisme. Ce dernier prône un retour à l’islam des premiers temps comme arme face à la domination occidentale, mais aussi contre les régimes jugés impies et corrompus, parmi lesquels la démocratie tunisienne et, également, les régimes autoritaires. Les deux organisations terroristes visent le rétablissement du califat, aboli en 1924 par Mustafa Kemal en Turquie.

Le califat prôné par l’Etat islamique n’est évidemment pas le califat ottoman, mais celui des premiers califes râshidûn ("bien dirigés") qui ont succédé au Prophète. "Celui qui remplace", c’est le véritable sens du mot khalîfa. Le pouvoir des premiers califes avait été loin d’être consensuel : Umar et Uthman ont été assassinés. De même, Ali le fut à son tour. Ce premier pouvoir musulman après le Prophète fut aussi témoin des premières fitna, c'est-à-dire les discordes entre musulmans.

Aujourd’hui, ces aspects conflictuels sont également bien présents : la guerre confessionnelle entre sunnites et chiites dépasse déjà en ampleur les premières fitna et le monde sunnite lui-même est profondément divisé.

Mais Al-Qaïda n'avait pas l'ambition de s'installer sur un territoire, au contraire de l'Etat islamique…

C'est en effet une différence fondamentale entre les deux organisations : pour Al-Qaïda, le rétablissement du califat était une perspective très lointaine. En Afghanistan, les talibans avaient sacrifié l’Etat afghan au profit du projet transnational d’Al-Qaïda. Al-Qaïda s’était vite aliénée les populations locales. Quand elle contrôlait Falloujah (Irak) en 2003-2004, par exemple, elle avait mis les acteurs locaux sous la coupe de combattants étrangers. Alors que l'Etat islamique a commencé par proclamer le califat. Et il met en pratique un projet étatique sur un territoire, même si celui-ci n’est pas défini.

L'EI allie un localisme très ancré à un projet étatique sans frontières. Il a délégué le pouvoir local aux acteurs locaux : tribus, ex-officiers du régime de Saddam Hussein, establishment religieux sunnite de l’époque de Saddam… Même s'il se réserve le droit d’intervenir dans la ville dans trois cas : réprimer les dissidences, résoudre les conflits internes et lutter contre la corruption, une plaie assimilée au régime de Bagdad.

Jusqu’à présent, si l’on excepte les tribus qui étaient déjà hostiles à l’Etat islamique, comme les Shaytat à Deir ez-Zor en Syrie, les Albunimer et certains Joubouri en Irak, il y a eu peu de défections notoires. Cela signifie que les populations arabes sunnites préfèrent encore la loi de l’Etat islamique à celles de Bagdad ou de Damas, dont elles craignent par-dessus tout les exactions. 

L’Etat islamique semble affectionner les symboles historiques : on a vu en juin 2014 les images d’un bulldozer traverser un mur de sable avec la mention "Briser la frontière Sykes-Picot", en allusion aux accords signés en 1916 entre le Royaume-Uni et la France prévoyant le partage du Moyen-Orient à la fin de la Première Guerre mondiale. De même, on connaît la mise en scène médiatique du chef de l’EI, Abou Bakr Al-Baghdadi, qui s'est proclamé calife depuis la mosquée de Mossoul (Irak). Est-ce que tout cela est efficace auprès des populations du Moyen-Orient ? 

Les sociétés civiles en Irak et en Syrie s’étaient mobilisées dans la foulée des "printemps arabes" contre les régimes autoritaires, le népotisme, la corruption. La fin des frontières Sykes-Picot et le califat étaient loin de faire partie de leurs revendications. En fait, l’Etat islamique a habilement exploité le caractère non-réformable des systèmes politiques en place et le délitement des Etats pour se rappeler au bon souvenir d’un récit historique dont il s’est emparé.

En s’inscrivant dans l’histoire, il reprenait un fil qui n’avait cependant jamais été rompu : les aspirations unitaristes des Arabes sunnites, qui furent longtemps portés par l’arabisme et les partis nationalistes arabes. Ce que les nassériens et les baassistes avaient échoué à réaliser, à savoir l’unité arabe, l’Etat islamique le réalisait.

De façon symbolique, l’une des premières provinces proclamées de l’Etat islamique, la province de l’Euphrate, réunit, le long de la vallée de l’Euphrate, des villes syriennes et irakiennes séparées depuis près d’un siècle par une frontière divisant des populations dont l’unité ethnique, culturelle et religieuse saute aux yeux. C’est l’effondrement des Etats irakien et syrien qui a permis à l’Etat islamique de tirer un fil de l’histoire. Ce récit apparaîtra d'autant plus crédible aux yeux des populations concernées qu’aucun espoir d’une alternative dans le cadre des Etats en place n'existe à leurs yeux.

L'Irak et la Syrie sont-ils des Etats voués à disparaître ? 

Il faut d'abord faire un rappel historique. En guerre contre l’Empire ottoman entre 1914 et 1918, les Alliés, notamment le Royaume-Uni et la France, ont tout fait pour miner de l’intérieur la légitimité du sultan-calife d’Istanbul, qui reposait sur l’islam sunnite. A cette fin, ils ont tenté tout ce qu’il était possible pour susciter et encourager les nationalismes les plus divers : tour à tour, les Arabes, les Kurdes, les Arméniens, les Assyro-Chaldéens et les juifs de Palestine se sont vu promettre qui un Etat indépendant, qui un foyer national, à la condition qu’ils se révoltent contre l’Empire ottoman.

Souvent, même, ces promesses étaient incompatibles les unes avec les autres. Chez les Arabes, la famille du chérif Hussein de La Mecque a été sollicitée. Les Britanniques lui ont promis un royaume arabe unifié indépendant sur tout le Moyen-Orient et même le transfert du califat ottoman sur sa personne. Or, au même moment, les accords secrets Sykes-Picot partageaient le Moyen-Orient en zones d’influences française et britannique.

La conférence de San Remo, en 1920, a réglé le sort des provinces arabes issues de l’Empire ottoman. A la place du grand royaume arabe indépendant, la région fut divisée en Etats arabes croupions soumis, chacun, à un mandat britannique ou français. Les majorités (chiites en Irak et sunnites en Syrie) ont été vaincues militairement par les Britanniques et les Français. Puis les puissances mandataires ont vite compris que, face au refus des populations concernées, il était plus facile de se reposer sur les minorités. Ce fut notamment le cas en Irak, avec la minorité arabe sunnite à qui les Britanniques accordèrent le monopole du pouvoir. Et au Liban, à partir de la fiction d’une majorité chrétienne. En Syrie, la confessionnalisation a été plus lente à se manifester, même si le jeu des asabiyya (les solidarités familiales, claniques et tribales) a abouti, dans les années 1970, au même résultat.

La défaite de la révolution de 1920 en Irak et la bataille de Maysaloun en Syrie, également en 1920, ont signifié la fin des rêves d’indépendance et d’unité. Les nouveaux Etats deviennent alors la cible privilégiée des nouvelles élites locales, qui ont oublié ces rêves très rapidement, pour se préoccuper surtout du contrôle du nouvel Etat. Ces rêves ont ensuite trouvé refuge dans la rhétorique arabiste, sans jamais aller plus loin que le discours. Ces Etats, dont il n’est pas exagéré de dire que certains se sont construits contre leur société, à l’instar de l’Etat irakien, ont perduré près d’un siècle. Durant ces décennies d’illusions nationales, des partis politiques nationalistes ou communistes ont tenté de croire que le discours nationaliste arabe ou la réforme sociale pourraient permettre une issue à la crise permanente de ces Etats.

Il n’est donc pas étonnant que des identités, irakienne (à l’exception des Kurdes qui ne se sont jamais sentis irakiens), syrienne et libanaise soient finalement apparues. Le problème, c'est que ces nouvelles identités ne pouvaient trouver leur expression citoyenne dans le cadre des Etats en place, le plus souvent monopolisés par les stratégies des asabiyyas, les solidarités familiales, claniques ou tribales. Celles-ci ont partout abouti à la confessionnalisation, qu’elle soit officielle, comme au Liban, ou masquée, comme en Irak et en Syrie. Ceci explique pourquoi le "printemps arabe" en Syrie a abouti au même résultat que l’échec de la reconstruction politique d’un Etat irakien par les Américains. Dans les deux cas, c’est bien la question de l’Etat qui est posée, et pas seulement du régime en place.

La France et le Royaume-Uni, dont les décisions ont abouti à la création de ces Etats il y a un siècle, ont donc une responsabilité dans la crise actuelle ?

Il ne s’agit pas "d’expier" un péché originel, mais de voir si, un siècle plus tard, "réparer" la "trahison" serait un remède au chaos actuel. Il faut tenir compte de ces nouvelles identités nées à l’ombre de ces Etats aujourd'hui remis en cause. Les réponses peuvent être différentes suivant les pays : factuellement divisé en trois territoires, l’Etat irakien semble le plus proche de l’agonie. La Syrie et, dans son sillage, le Liban, ont conservé davantage de liens entre les différentes communautés.

Le principal remède pourrait être de prendre en compte le refus absolu de certaines populations de revenir sous la coupe de régimes qu’elles redoutent plus que tout. La promesse d’une consultation référendaire, après la défaite de l’Etat islamique, sur les vœux des différentes communautés pourrait permettre de dissocier ces populations arabes sunnites de l’Etat islamique. La communauté internationale devrait se porter garante du respect de ces vœux. Même s’ils impliquent de nouvelles frontières et de nouveaux Etats.