Israël-Palestine : "ici, on parle beaucoup de paix, mais on ne la fait pas", témoigne Charles Enderlin

Le correspondant de France 2 à Jérusalem, Charles Enderlin, revient sur le conflit entre le Hamas et Israël à Gaza. Il raconte les conditions de vie des populations des deux côtés.

Des Palestiniens dans les décombres de la maison du chef de la police du Hamas, bombardé par l\'armée israélienne, le 13 juillet 2014.
Des Palestiniens dans les décombres de la maison du chef de la police du Hamas, bombardé par l'armée israélienne, le 13 juillet 2014. (MAJDI FATHI / NURPHOTO / AFP)

Le conflit israélo-palestinien semble vivre une étape cruciale. Entre tirs de roquettes par le Hamas de Gaza et bombardements par l'armée israélienne, nul ne sait jusqu'où peut aller l'engrenage de la violence. On parle à la fois, d'une possible intervention au sol de Tsahal mais aussi de pourparlers de la dernière heure pour tenter de calmer la situation.

Comment vivent les populations concernées par cette guerre ? A quel prix, une paix est-elle négociable ? Charles Enderlin, le correspondant de France Télévisions à Jérusalem, analyse pour francetv info les derniers événements.

Francetv info : Comment vivent les populations israéliennes soumises au rythme des alertes ? Est ce que la peur est de tous les instants ?

Charles Enderlin : Non, on ne peut pas dire que les Israéliens soient terrorisés. La défense passive est remarquablement organisée par rapport aux conflits de ce genre que j'ai connus. Les alertes arrivent très vite et sont signalées à tout le monde, secteur par secteur. Certains les reçoivent par texto. Si vous regardez la télé, tout à coup vous avez un message qui apparaît. Il indique précisément le lieu de la frappe éventuelle.

Lorsque la sirène retentit, chacun sait ici ce qu'il doit faire. En plus, il y a l'efficacité des batteries anti-missiles dites "dôme de fer" qui interceptent 90% des roquettes qui risquent de toucher des zones urbaines. Mais les missiles ne partent pas quand le radar montre que l'engin va tomber sur une zone où il ne peut pas faire de grands dégâts.

Malgré tout, le public sort moins. A Tel-Aviv, la fréquentation des restaurants a baissé de moitié, les grandes soirées en plein air sont annulées. Souvent, les centres aérés sont fermés et les gens qui en ont les moyens ont avancé leurs vacances à l'étranger. Plus on va vers le sud du territoire, plus les alertes sont courtes et fréquentes. Là-bas, les maisons sont mieux protégées. Depuis les années 2000, une loi oblige à construire dans chaque immeuble une pièce renforcée en béton armé, qui sert d'abri aux habitants. On peut donc dire que globalement les gens ont un sentiment de sécurité relative.

Et du côté de Gaza, cette fois ?

Le quotidien y est épouvantable. A Gaza, la peur règne, de minute en minute. Vous entendez une explosion, vous ne savez pas où le projectile est tombé... Les bilans sont lourds, entre 160 et 170 morts. J'ai toujours connu cela au cours des conflits trop nombreux que j'ai couverts. Les enfants qui naissent en ce moment là-bas et ceux qui y vivent, grandissent avec un traumatisme profond.

Le cocktail est terrible : peur permanente et crise économique. Cela fait plus d'une décennie que le régime du Hamas – que l'on peut qualifier de totalitaire – n'arrive pas à gérer la vie de chaque jour des habitants. On ne vit pas là-bas, on vivote. On ne sait pas vraiment quelle génération est en train de voir le jour à Gaza, mais c'est certainement, le terrain le plus fertile pour le jihad.

Si les bombardements se prolongent et s'intensifient, comment les habitants de Gaza peuvent trouver refuge ?

Là-bas, il n'y a pas de système de protection civile. Personne, à quelque époque que ce soit, ni l'Autorité palestinienne, ni les Israéliens, n'a construit des abris. A Gaza, vous n'avez pas où aller. Les gens qui ont un peu plus de moyens, ou une cave en bon état, se cachent.

Mais quand les Israéliens décident de "frapper à la porte" en annonçant un bombardement, un petit missile vient taper le toit de la maison. Je dis "frapper à la porte", car vous recevez un message sous forme de texto, ou par tract distribué par avion, qui dit : "attention votre maison va être détruite, vous avez 50 secondes pour partir".

On parle en ce moment même de l'imminence d'opérations terrestres. Quelles formes pourraient prendre toutes ces interventions ?

Une opération terrestre signifie l'envoi de dizaines de chars, et des brigades d'infanterie dans Gaza. Cela serait franchir un très gros palier dans l'escalade, avec encore plus de victimes palestiniennes. Il y a aussi l'effet que cela peut avoir sur une partie de la population israélienne, ainsi que la communauté internationale.

L'opinion publique israélienne peut être va-t-en-guerre au début d'une opération, mais elle ne supporte pas les obsèques militaires et les pertes qu'elles traduisent. C'est un haut gradé qui me l'avait confié en voyant pleurer récemment des soldats devant un de leur copain retrouvé mort. "Et oui, m'avait-il dit, aujourd'hui les hommes pleurent, de mon temps, on n'aurait jamais eu ce genre de faiblesse."

Il semble que l'on s'active diplomatiquement. Français, Anglais et Américains militent pour une sortie de crise à court terme. A quel prix cela est-il possible ?

Si on arrive à une solution qui permettrait de ramener le calme et de donner l'assurance qu'il n'y aura pas de tirs de roquettes pour une très longue durée, le gouvernement Netanyahou l'acceptera. Je ne pense pas qu'il puisse accepter autre chose. Il faut noter que ce gouvernement ne parle plus de liquider le pouvoir du Hamas, d'en faire tomber les chefs. Au contraire, le gouvernement israélien est prêt à conserver le Hamas pour peu que ses chefs se montrent relativement responsables. Mais jusqu'à présent tous les contacts n'ont pas abouti. A l'heure actuelle, on va vers plus de bombardements.

Mais, il faut aussi comprendre que le Hamas ne peut pas sortir de ce conflit sans n'avoir rien obtenu. Il lui faut un minimum d'acquis. Ces derniers mois, il a perdu le soutien de la Syrie, de l'Iran, des frères musulmans égyptiens qui sont maintenant pourchassés. L'Égypte a fermé les tunnels du Hamas. Le mouvement ne parvient pas à payer les salaires de ses fonctionnaires et de ses combattants depuis trois mois. Il ne peut pas sortir de cette crise sans rien.

Ni l'Autorité palestinienne, ni la communauté internationale ne sont disposées à subvenir aux besoins du Hamas, et chacun pour des raisons diverses. Il faut savoir aussi que toute cette crise a démarré parce que le Hamas ne parvient pas à contrôler les organisations salafistes ou jihadistes de Gaza. Il y en a 16 ou 17, et ce sont elles qui ont commencé à lancer des roquettes sans l'ordre du Hamas, et ce dernier a fini par s'y mettre, si j'ose dire. Donc, c'est bel et bien le blocage.

Vous êtes le correspondant de médias français depuis plus de 40 ans en Israël. Est-ce que vous croyez qu'un jour, vous connaîtrez la paix ?

Vous savez ici on parle beaucoup de la paix, mais on ne la fait pas.