Arabie saoudite : l'affaire Khashoggi donne du prince héritier MBS "une image d'un personnage autocrate, de dictateur"

L'affaire de la disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi à Istanbul jette le discrédit sur Mohammed ben Salmane, le prince héritier d'Arabie saoudite, selon la journaliste Clarence Rodriguez.

Le prince héritier Mohammed ben Salmane, le 26 novembre 2017.
Le prince héritier Mohammed ben Salmane, le 26 novembre 2017. (BANDAR AL-JALOUD / SAUDI ROYAL PALACE)

La disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi au consulat d'Arabie saoudite à Istanbul, en Turquie, "terni considérablement" l'image de Mohammed ben Salmane (MBS), le prince héritier saoudien, analyse samedi 13 octobre sur franceinfo la journaliste Clarence Rodriguez, ancienne correspondante de Radio France à Ryad pendant 12 ans.

"MBS voulait passer pour le modernisateur d'une société longtemps sclérosée", explique-t-elle. Mais depuis septembre 2017, "il n'hésite pas à jeter en prison des intellectuels, des religieux modérés et également des militants des droits de l'homme". Avec cette vague d'arrestations et cette affaire Khashoggi, MBS donne "une image d'un personnage autocrate, très controversé. On peut parler de dictateur".
Selon Clarence Rodriguez, les investisseurs deviennent "frileux" pour soutenir le développement du pays. Et si demain, le roi devait mourir, "l'implosion" du royaume est "possible".

franceinfo : À quel jeu joue le prince Mohammed ben Salmane ?

Clarence Rodriguez : Mohammed ben Salmane (MBS) est dans le viseur. Cette affaire de Jamal Khashoggi ternit considérablement son image. Il voulait passer pour un réformateur, un modernisateur d'une société longtemps sclérosée par des principes religieux, culturels traditionnels séculaires. Cette image a été préfabriquée par des sociétés de communication et de lobbying. MBS n'avait pas besoin de cette sordide affaire pour révéler son vrai visage. Depuis un an et demi, depuis qu'il a été adoubé par son père prince héritier, à la place de Mohammed ben Nayef, il a commis de nombreuses erreurs.

En septembre 2017, il n'hésite pas à jeter en prison des intellectuels, des religieux modérés et également des militants des droits de l'homme. C'est à ce moment-là que Jamal Khashoggi décide de s'exiler aux Etats-Unis. Deux mois plus tard, MBS procède à une purge, appelée anticorruption pour plaire aux occidentaux. Aujourd'hui, selon mes informations, de nombreux hommes d'affaire et princes saoudiens portent un bracelet électronique. Ils ont interdiction de quitter le royaume saoudien. Le 18 mai dernier, il y a eu l'arrestation de 13 militants des droits de l'Homme, dont des femmes militantes au droit de conduire et de l'abolition du tutorat. C'est cette vague d'arrestation qui a porté un coup d'arrêt à la politique de réformes initiée par MBS. Il a donné une image d'un personnage autocrate, très controversé. On peut parler de dictateur.

L'ouverture qu'il préconisait a atteint ses limites ?

Si MBS a mis en place certaines réformes, comme l'autorisation de conduire accordée aux femmes, la création d'entreprise pour ces femmes sans l'autorisation d'un tuteur, l'ouverture de salles de cinéma, c'était pour préparer son plan Vision 2030 qui tend à diversifier l'économie du pays qui accuse un déficit budgétaire. Quelques mois après, on s'aperçoit que toutes les femmes ne conduisent pas à cause d'une pénurie de monitrice d'auto-école, que toutes les femmes n'obtiennent pas l'autorisation de leur tuteur. Le plan Vision 2030 avance au ralenti. Les magasins ferment les uns après les autres dans les centres commerciaux, à Ryad notamment. Et il y a cette guerre au Yémen provoquée par ce même jeune prince en mars 2015. Trois ans et demi et 10 000 morts plus tard, l'Arabie saoudite est toujours enlisée dans un bourbier. On peut parler d'un petit Vietnam saoudien. C'est la pire catastrophe humanitaire au monde en ce début du XXIe siècle.

Le prince Mohammed ben Salmane doit organiser dans quelques jours son sommet économique. Il y a déjà pas mal de défections. Cette affaire peut-elle compromettre ce "Davos du désert" ?

Il y a un an, le 26 octobre 2017, il s'y était présenté comme le messie, l'homme par qui le changement devait passer pour moderniser et ouvrir son pays. À ce même "Davos du désert", il s'était adressé à un parterre d'investisseurs internationaux qui y ont cru, se disant prêts à participer au plan Vision 2030 et également à financer ce projet pharaonique de Neom, cette grande ville, un projet de 500 milliards de dollars. MBS les avaient tous convaincu.

Un an après, avec l'affaire Jamal Khashoggi, les investisseurs sont circonspects, plutôt frileux. Quant à MBS, considéré comme un despote, ambitieux, impétueux, il présente aujourd'hui un visage qui n'est pas du tout apprécié par les investisseurs. Protégé par son père le roi Salmane ben Abdelaziz Al Saoud, qu'adviendra–t-il du fils Mohammed ben Salmane si demain le roi devait décéder ? Toutes les hypothèses sont possibles, y compris une implosion du royaume.