"Esther Duflo et ses co-auteurs ont révolutionné un champ essentiel, celui de l'aide au développement", estime l'économiste Daniel Cohen

Selon Daniel Cohen, directeur du département d'économie de l'Ecole Normale Supérieure (ENS), ce prix Nobel d'économie est comparable à un prix Nobel de médecine, car ces "recherches vont aider des gens à sortir de la pauvreté".

Esther Duflo et son mari Abhijit Banerjee, tous deux prix Nobel d\'économie 2019, à Cambridge (Massachusetts), le 14 octobre 2019. 
Esther Duflo et son mari Abhijit Banerjee, tous deux prix Nobel d'économie 2019, à Cambridge (Massachusetts), le 14 octobre 2019.  (BRYCE VICKMARK / MIT)

"Esther Duflo et ses co-auteurs ont révolutionné un champ essentiel, celui de l'aide au développement", estime l'économiste Daniel Cohen après l'attribution du prix Nobel d'économie à un trio spécialisé dans la lutte contre la pauvreté (Esther Duflo, son mari américain d'origine indienne Abhijit Banerjee et l'Américain Michael Kremer). Daniel Cohen est directeur du département d’économie de l’Ecole Normale Supérieure (ENS), il a été l'un des professeurs d'Esther Duflo en France.

franceinfo : Votre ancienne élève Esther Duflo est récompensée par un prix Nobel d'économie, c'est une fierté pour vous ?

Daniel CohenBien sûr, c'est une grande fierté individuelle et collective. Esther a été l'une des toutes premières élèves de ce qu'on avait créé (à l'ENS) avec Christian Baudelot : le département de sciences sociales qui visait à attirer plus d'élèves vers l'économie et la sociologie. Esther qui se destinait à faire de l'histoire a été détournée vers l'économie. C'est une immense joie, une satisfaction de voir que tout cela a porté ses fruits.

Comment expliquer ce prix Nobel ?

Esther et ses co-auteurs ont vraiment révolutionné un champ essentiel, celui de l'aide au développement. Cela fait bien longtemps qu'un prix Nobel d'économie n'avait pas récompensé des chercheurs qui ont vraiment aidé à améliorer la situation matérielle des personnes les plus pauvres. On reproche souvent aux économistes de faire des modèles abstraits, d’être dans la spéculation intellectuelle. C'est malheureusement très souvent le cas. Ici on a quelqu'un qui a un prix Nobel qu'on peut comparer à un prix Nobel de médecine. Ce sont des recherches qui vont aider des gens à sortir de la pauvreté des gens en grande souffrance, qui doivent au fond constamment choisir : est-ce que je dois me nourrir ou conduire mes enfants à l'école ? Je dois préparer ma retraite ou préparer la prochaine récolte ? L'approche des auteurs est d'aborder ces questions de manière très pragmatique, ne pas dire 'en théorie il faudrait privilégier la santé sur une situation triviale comme acheter un téléviseur'. On sait bien que la nature humaine est fragile, partagée entre des choix de très court terme et des choix de plus long terme. La différence entre les pays pauvres et les pays riches, c'est que dans les pays riches toutes ces grandes décisions (retraite, éducation) sont prises en charge par des institutions, pas dans les pays pauvres. Et c'est ça qu'elle a montré, et c'est sur ce terrain-là qu'elle a montré comment aider les pauvres à prendre des décisions qui les aident.

Esther Duflo rappelle souvent qu'il y a des clichés sur la pauvreté, peut-on considérer qu'avec ses travaux elle lutte contre ces clichés ?

Oui, le cliché le plus classique qu'on retrouve beaucoup dans nos débats internes c'est : "aider les pays pauvres, c'est entretenir l'assistanat". On a entendu ça très souvent en France. Oui, on a besoin d'aider les pays pauvres comme on a besoin d'aider les pauvres chez nous, la question c'est comment. Il y a beaucoup d'idées qui circulaient. Est-ce que par exemple il faut donner des repas gratuits aux enfants pour inciter les parents à envoyer les enfants à l'école. On s'est rendu compte que ça ne marchait pas du tout, parce que les enfants quand ils revenaient n'avaient pas de repas le soir. Est-ce qu'il faut donner des livres gratuits, ça ne marche pas non plus. Par contre, avoir des tuteurs, des assistants qui viennent s'occuper en personne des pauvres qui sont les plus en difficulté, ça marche. Autre exemple, les médicaments s'ils ne sont pas gratuits quel que soit le prix, on ne les achètera pas, parce qu'il y a tellement d'autre chose à penser quand on est pauvre. Un dollar ou gratuit ? Il faut que ce soit gratuit si on veut être sur que les pauvres se prennent en main. C'est cette efficacité essentielle pour les gens qui sur le terrain essaient d'aider les plus pauvres mais c'est aussi un débat très philosophique sur le rapport à la pauvreté, et quand on est pauvre il faut faire tout seul ce qui exige un soutien institutionnel et qu'on trouve normalement dans les pays riches.

Est-ce qu'on peut parler d'un tournant de la part de la banque de Suède en accordant cette récompense à ce que vous appelez l'économie concrète ?

Un tournant je ne sais pas. Les économistes et donc le comité Nobel (qui en est l'écho d'une certaine manière) ont fini par comprendre que ce mythe d'une rationalité totale des individus n'est pas vrai, que c'est difficile de prendre des décisions et qu'on a besoin d'être aidé. Prenons l'exemple des retraites, est-ce que vous imaginez qu'en France on peut dire : 'cotisez comme vous voudrez et on verra quand vous aurez 65 ans'. On sait bien que si on faisait ça il y aurait des franges importantes de la population qui doivent sacrifier le court terme au long terme et qui ne serait pas prises en charge. C'est exactement de la façon dont Ester et ses collègues ont posé le problème pour les pays les plus pauvres.