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Archéologie: quand Apollon sème la zizanie à Gaza

La découverte d’une statue grecque antique du dieu Apollon dans la bande de Gaza contraint le mouvement islamiste Hamas, qui gouverne ce territoire palestinien, à garantir la préservation d’une représentation humaine dénudée… Une découverte que d’aucuns n’hésitent pas à comparer à celle de la Vénus de Milo. Et une affaire où l’archéologie le dispute tant à la politique qu'à l’appât du gain.
Article rédigé par
France Télévisions Rédaction Afrique
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La statue en bronze d'Apollon, remontant à l'époque grecque, découverte dans la bande de Gaza en 2013.  (AFP - Gaza's Ministry of Tourism)
Tout est un peu mystérieux dans cette affaire. Et oblige à souvent utiliser le conditionnel…

D’abord parce que les versions sur la découverte de la statue de bronze, vieille d'au moins 2000 ans, qui pèse 480 kg et mesure 1,70 m, varient. Elle a en principe été faite par un pêcheur, Jawdat Ghorab, en août 2013. A l’AFP, ce dernier a raconté l’avoir trouvée parmi des rochers sur le rivage (de la Méditerranée). Mais au Monde, il a affirmé l’avoir repêchée à 100 m du rivage. De leur côté, certains experts n’excluent pas qu’elle ait en fait été trouvée… sur la terre ferme.

Toujours est-il que la statue a été récupérée à grand peine par le pêcheur et la famille. La mère de Jawdat Ghorat n’a pas apprécié l’arrivée dans sa maison d’une représentation humaine dénudée. Elle a donc demandé que les parties intimes soient recouvertes… Une nudité vite oubliée. Car les «étranges ‘‘reflets jaunes’’» (Le Monde) de sa chevelure ont fait croire qu’elle pourrait être en or. Jawdat Ghorat raconte lui avoir cassé un doigt pour faire déterminer le métal par un bijoutier. L’expertise du commerçant est implacable: il s’agit de bronze. Un bronze vert de gris, comme du métal ayant séjourné longtemps dans l’eau de mer.

Au-delà des conditions de la trouvaille, les spécialistes pensent être en présence d’«un vestige archéologique majeur de l’Antiquité : l’unique Apollon de bronze découvert au Proche-Orient», rapporte Le Monde. «Ce serait une découverte digne de la Vénus de Milo», a confié au quotidien le père Jean-Baptiste Humbert, de l’Ecole biblique et archéologique de Jérusalem.

On ne connaît que trois statues en bronze de ce type: une trouvée en Grèce, deux autres en Italie (dont une à Pompéï). Le problème, c’est que les experts étrangers n’ont jamais pu voir la sculpture «en vrai». Ils doivent se contenter de photos diffusées par le ministère du tourisme de Gaza. Certains finissent d’ailleurs par douter, «surpris par l’état quasi-parfait» de l’œuvre, observe le journal français…

La statue d'Apollon pèse 480 kg et mesure 1,70 m. (AFP - Gaza's Ministry of Tourism)

10, 20 ou 100 millions de dollars ?
Plus terre-à-terre, des membres de la famille de Jawdat Gharat n’attendent pas le verdict scientifique. Ils prennent la statue en charge, qui apparaît bientôt… sur eBay. «Le vendeur demandant à l’acheteur de venir à Gaza pour embarquer l’objet», rapporte Reuters. Plus facile à dire qu’à faire dans un territoire de 1,8 million d’habitants coupé du monde extérieur.

On ignore si des acheteurs se sont présentés. Mais bientôt, les autorités du Hamas ont vent de l’affaire, elles la rendent publique et s’emparent de l’œuvre antique qui disparaît de la circulation. Les spécialistes se disent satisfaits. «Il fallait que la découverte soit connue pour empêcher la destruction par des vandales, donc l'appât du gain est la garantie de sa conservation», explique sous le couvert de l'anonymat un archéologue spécialiste du Moyen-Orient, cité par l’AFP.

Le même évoque une valeur de 20 millions de dollars (environ 15 millions d'euros). D’autres parlent de 10 millions de dollars, voire de 100 millions… «Il y a un véritable gang au Hamas, pour qui l’Apollon représente un ‘‘big business’’», selon un homme d’affaires gazaoui cité par Le Monde. Mais les pragmatiques de l’organisation islamiste n’ont pas forcément compris qu’avec la publicité faite autour de l’affaire, la statue est désormais invendable.

Autorité palestinienne contre Hamas
De scientifique et mercantile, l’histoire devient politique. L’Autorité palestinienne, adversaire du Hamas, s’y intéresse. «Il s'agit d'une découverte très importante et excitante sur le plan scientifique, et nous tentons avec plusieurs parties de suivre cette affaire, mais ce qui gêne notre action, c'est le contrôle du Hamas sur Gaza», a déclaré à l'AFP son vice-ministre des Antiquités, Hamdane Taha.

De son côté, le vice-Premier ministre du Hamas, Ziad al-Zaza, assure que le mouvement islamiste «tient à préserver les antiquités et l'histoire de l'humanité». A cette fin, les autorités du territoire palestinien entendent prendre contact «avec les parties internationales intéressées, en particulier la France, qui est l'une des plus attachées (à ce qui a trait, NDLR) aux antiquités» à Gaza. Objectif : «participer à la restauration et à l'exposition de cette pièce exceptionnelle dans les musées de Gaza ou d'ailleurs». Le Louvre aurait été pressenti. Mais il a démenti qu’il se chargerait de cette mission.

Quoi qu’il en soit, la restauration aurait un caractère urgent. Car l’Apollon est en train de se dégrader. Mais là où l’affaire se complique encore un peu plus, c’est qu’il faudrait un spécialiste étranger pour déterminer où en est la statue. Problème : les Etats-Unis et nombre de membres de l’UE ne reconnaissent pas le Hamas, qu’ils considèrent comme une «organisation terroriste». Conséquence : tout contact officiel, même scientifique, avec les autorités de Gaza, est donc impossible dans l’état actuel des choses.

Le mystère de la statue grecque de Gaza

ITN, 11-2-2014 (en anglais)

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