François Burgat sur les évènements de Boston, Londres et La Défense

François Burgat est directeur de recherches au CNRS. Il a vécu plus de 23 ans dans le monde musulman. A ses yeux, si l’on veut que la réponse aux attaques de La Défense, de Londres et de Boston, soit efficace, il faut également nous interroger sur la légitimité de nos politiques dans le monde musulman et, en France, sur la place accordée à la communauté musulmane à la table du «vivre ensemble».

Policiers surveillant l\'endroit où un homme armé d\'un cutter a attaqué un militaire en train de patrouiller dans la station de RER La Défense, près de Paris (25-3-2013).
Policiers surveillant l'endroit où un homme armé d'un cutter a attaqué un militaire en train de patrouiller dans la station de RER La Défense, près de Paris (25-3-2013). (AFP - François Guillot)
Peut-on faire un lien entre ce qui s’est passé récemment à La Défense, à Woolwich et à Boston ?
Oui. On peut dire que le terrain est commun. Ces actes traduisent une sorte de  «mondialisation du ressentiment» qui se manifeste aujourd’hui d’une façon individualisée, en dehors de tout cadre organisationnel.
 
Les circulations migratoires ont fait que les clivages hérités de l’histoire contemporaine du monde ne sont plus « territorialisés » clairement dans des espaces nationaux, distincts,  séparés, par exemple, par la Méditerranée. Les individus dont les imaginaires s’opposent se côtoient désormais physiquement. Ces deux «camps» sont le produit d’une fracture qui est  héritée de l’époque coloniale. Cette fracture a été entretenue par les raccourcis «impérialistes» de certaines des politiques occidentales récentes. Last but not least, elle est exacerbée par le conflit israélo-arabe.
 
Dans ce contexte, dans la périphérie fragilisée socialement de la communauté qui se sent agressée, des individus (en nombre infinitésimal, prenons le temps de le souligner) sont susceptibles de vouloir «venger» localement la communauté dont, malgré la distance, ils se sentent solidaires. Ils sont donc susceptibles de recourir à des actes d’une violence aussi aveugle et indiscriminée que celle dont ils estiment que - fut-ce sur un autre continent - leur communauté est la victime. Ils répondent à la violence que déversent les drones ou toute la gamme des autres armes, américaines, européennes ou israéliennes, en Afghanistan, au Pakistan, au Mali ou en Palestine.
 
Le jeune musulman qui a agi à La Défense est un converti. Mais cela ne change pas structurellement son imaginaire. Attiré en théorie par les performances du groupe qu’il rejoint, un converti entend tout autant condamner, parfois très émotionnellement, et donc potentiellement très radicalement, le groupe qu’en se «convertissant», il rejette.

Convoi de chars américains à l\'issue de la première guerre du Golfe, se rendant du Koweit à Dhahran (Arabie saoudite) le 5 mars 1991.
Convoi de chars américains à l'issue de la première guerre du Golfe, se rendant du Koweit à Dhahran (Arabie saoudite) le 5 mars 1991. (AFP - Mike Nelson)

Il ne s’agit surtout pas de nier les vertus de la réponse sécuritaire, et donc la nécessité de  traquer impitoyablement les auteurs de tels actes. Mais pour ne pas avoir à (tenter d’) arrêter des terroristes, peut-être devrions-nous également nous interroger sur la machine qui les fabrique, et tenter d’en limiter les performances.
 
Cette «machinerie» qui radicalise une poignée d’individus n’est pas uniquement économique et sociale, ni même «religieuse». Elle est surtout politique. Le mal-être de très nombreux musulmans, jeunes ou moins jeunes, vivant en Europe ou en France (quand bien même ils se démarquent radicalement de ces conduites de rupture, de surcroît parfaitement contre-productives) ne renvoie pas seulement aux difficultés d’insertion professionnelle des «jeunes des banlieues» et encore moins à leur «incompréhension supposée du dogme musulman».

Elle requiert une analyse banalement politique. La table française du «vivre ensemble» n’est pas fonctionnelle parce qu’elle est bancale ! Et elle est bancale parce que son «pied » musulman n’est pas suffisamment haut pour jouer son rôle équilibrant. La représentation politique des musulmans d’une part, mais également leur capacité à faire partager quotidiennement, dans les medias de la République, leurs attentes, leurs souffrances, leurs impatiences et le cas échéant leurs humeurs, à leurs concitoyens de l’Hexagone, sont loin d’être satisfaisantes. La stigmatisation des musulmans qui entendent participer à la perception et l’élaboration de la politique de leur pays d’accueil vis-à-vis de celui de leurs ancêtres ou de leurs coréligionnaires n’est pas nouvelle. Il me revient une réflexion amère de jeunes Algériens dans le contexte de la guerre civile (et de la guerre du Golfe) des années 1990 : «Quand la télévision parle de l’Algérie ou de l’islam, on préfère zapper. Et, à force de zapper, on a mal aux doigts !».
 
Comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, le système politique français a de tous temps préféré sélectionner lui-même, quitte à les fabriquer, les élites autorisées à parler au nom des musulmans. Ce sont toujours les mêmes. Le dernier exemple en date est le tristement célèbre imam de Drancy, Hassen Chalghoumi, qu’une écrasante majorité des musulmans de France considère comme une parfaite marionnette et qui est néanmoins constamment placé, par tous les grands médias de l’Hexagone, en situation de les représenter et – ce faisant – de les humilier.

Des hommes transportant du bois de chauffage sur des chameaux dans le sud de l\'Algérie en 1951. Ce pays était alors une colonie française.
Des hommes transportant du bois de chauffage sur des chameaux dans le sud de l'Algérie en 1951. Ce pays était alors une colonie française. (AFP - Henri Elwing)
Ce système, hérité de l’époque coloniale tout au long de laquelle nous avons fabriqué des élites dans les pays sous notre tutelle, est en fait d’une violence extrême. C’est à l’évidence à mes yeux un des rouages importants de la machine à fabriquer de la frustration, de l’aliénation, et donc, potentiellement, sur une toute petite frange d’individus, de la radicalisation.
 
Le système dont vous parlez est-il propre à la France ?
Je dirais qu’il est chez nous plus particulièrement «performant». Si l’on compare l’histoire coloniale française à celle des Britanniques, on note que là où les Britanniques se contentaient de contrôler l’économie et le commerce, les Français avaient des ambitions culturelles affirmées: nous voulions convaincre les sujets de l’Empire que leurs ancêtres étaient «les Gaulois». Sans surprise, à la question de savoir si, par exemple, un Sikh portant barbe et turban pourrait être fonctionnaire de la police de Sa Majesté, Londres a répondu oui, là où bien sûr Paris a toujours dit non.
 
Les récents évènements témoignent-ils d’une nouvelle forme de terrorisme ?
Extrêmement minime, mais oui, il s’agit bien d’une manifestation nouvelle, plus individualisée de ce que j’ai appelé cette mondialisation du ressentiment. Tant qu’à un bout de la planète, des milliers de musulmans meurent sous les coups anonymes des drones, il se trouvera des individus pour tenter de retourner une partie de cette violence contre ses émetteurs ou ses «complices». C’est sans doute pour cela que la réponse strictement sécuritaire - du type de la «guerre contre la terreur» lancée au lendemain des attentats du 11 septembre et qui a aggravé le mal qu'elle prétendait guérir - ne peut pas être la seule. Elle gagnera à s’accompagner d’une réflexion lucide sur tous les changements qui devront faciliter la coexistence planétaire. Or, ces changements doivent venir de tous et pas exclusivement de  l’«autre» musulman.