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L'Angle éco. Le pari britannique de la finance islamique

En France, la finance islamique démarre timidement, mais le Royaume-Uni soutient ce secteur depuis longtemps. Et la City compte bien devenir l’une des premières places mondiales pour les produits et services financiers "charia compatibles".

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France Télévisions
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A Londres, la finance islamique se retrouve dans bien des secteurs, notamment dans les grands projets immobiliers (L'Angle éco/France 2).

Ce sont des mots forts que tient le Premier ministre britannique David Cameron le 29 octobre 2013 devant plus de 1 800 hommes d’affaires, leaders politiques et experts venus de 115 pays pour l’occasion : “Londres est déjà le plus grand centre de la finance islamique hors du monde musulman, déclare-t-il. Je veux qu'elle soit, avec Dubaï et Kuala Lumpur, l’une des grandes capitales de la finance islamique dans le monde.”

Son discours (lien en anglais) marque le début du neuvième Forum économique islamique mondial, un événement annuel connu comme le “Davos du monde musulman”. Et Londres n’est pas choisie sans raison. Le dirigeant conservateur en est persuadé, la première place financière mondiale est un lieu de choix pour les investissements du monde musulman. La ville et l’économie britannique dans son ensemble ne peuvent qu’en bénéficier.

Avec plus de 17 millions d’euros d’actifs islamiques (lien en anglais) au Royaume-Uni, le pays est le neuvième au monde – et le premier non musulman – à développer une finance respectueuse de la charia. Plus de vingt banques internationales, dont six entièrement islamiques, y proposent des produits financiers un peu particuliers : y sont prohibés l’usure, la spéculation, l’investissement dans des secteurs “illicites” (alcool, tabac, paris sur les jeux…) et une prise de risque non partagée. Le mouvement n’est pas nouveau : la première de ces banques, Al Baraka International, a ouvert ses portes à Londres en 1982.

Quinze ans de volonté politique

La comparaison avec la France est sans appel. Notre pays ne connaît qu’une seule banque, la banque Chaabi du Maroc, qui propose des prêts immobiliers et comptes courants conformes aux principes de la charia. Une première agence de finance islamique a ouvert ses portes en région parisienne l’été dernier. Mais ce développement n’en est encore qu’à ses prémices dans l’Hexagone.

Le Royaume-Uni compte deux fois plus d’organismes de finance islamique que les Etats-Unis, selon un récent rapport du lobby TheCityUk (lien en anglais). “Vous avez ici plus de banques islamiques, de comptables et de consultants en finance islamique que dans n’importe quel autre pays occidental”, observe Wayne Evans, spécialiste de la finance islamique. La raison d’un tel leadership ? Pour ce consultant, c’est parce que le gouvernement montre depuis quinze ans un soutien sans faille à son développement : “La politique est claire, Londres doit être la plaque tournante occidentale de la finance islamique.” Un récent rapport sur le sujet notait ainsi que le potentiel de développement de la finance islamique était “illimité” au Royaume-Uni. 

Une législation britannique progressivement adaptée

Les autorités britanniques ont commencé à se pencher sur le sujet en 2001. Le gouverneur de la Banque d’Angleterre a rapidement pris les devants en lançant un groupe de travail qui devait identifier les obstacles au développement de la finance islamique dans le pays. Cette initiative faisait suite à plusieurs demandes d’acteurs économiques, intéressés par les opportunités de ce secteur émergent.

Depuis, les changements législatifs se sont multipliés. Allègements fiscaux, suppression d’une double taxation sur les prêts immobiliers respectueux de la charia : un par un, les obstacles qui pouvaient limiter les services financiers islamiques ont été levés. Le gouvernement a plus récemment lancé un groupe de travail sur la finance islamique (lien en anglais) afin d’attirer des investissements issus de pays musulmans.

“Les pays du Golfe sont des alliés historiques de la Grande-Bretagne, analyse Sultan Choudhury, PDG de la banque islamique Al Rayan au Royaume-Uni. Ces pays cherchent à multiplier leurs investissements à l’étranger, ce qui représente une opportunité pour le Royaume-Uni.” En permettant le développement de produits et services financiers islamiques, le gouvernement britannique garantit aussi le financement d’un bon nombre d’investissements de taille.

Le paysage londonien transformé

A Londres, la finance islamique se retrouve dans bien des secteurs, notamment dans les grands projets immobiliers. En 2014, pas moins de 10% des capitaux directement investis dans l’immobilier britannique étaient issus des pays du Golfe. Soit plus de 2,5 milliards d’euros.

Le Qatar est l’un des premiers pays à investir dans la pierre londonienne. Le célèbre grand magasin Harrods est aujourd’hui la propriété de Qatar Holding, fonds souverain du Qatar, qui l’a acheté en 2010 pour 1,7 milliards d’euros. Le projet de rénovation de la centrale électrique Battersea – un futur quartier de 16 hectares – a été repris par un consortium malaisien : 500 millions d’euros de fonds islamiques ont été injectés dans le projet. Le village olympique de Londres, en 2012, a lui aussi vu le jour en partie grâce à la finance islamique.

Beaucoup de ces projets ne sont que partiellement financés par des fonds respectueux de la charia. Le Shard, le plus grand gratte-ciel d’Europe, a été financé à 80% par des investissements qataris, mais seule la moitié de ces fonds était en réalité compatible avec la charia.

Une image plus éthique

Ces efforts pour le développement de la finance islamique font peut-être qu’aujourd’hui, une majorité de Britanniques approuve l’essor de ce secteur dans leur pays : 66% soutiennent l’utilisation de fonds respectueux de la charia (lien en anglais) au Royaume-Uni, selon une étude de la banque Al Rayan. Certains y voient même une finance plus éthique et moins spéculative, surtout depuis la crise financière de 2008.

Le potentiel de développement du secteur est donc élevé chez les particuliers musulmans : seuls 16% utilisent uniquement des produits financiers islamiques, et 50% ont recours à des finances à la fois classiques et islamiques. “Il y a un vrai marché à développer autour de cette demande”, soutient Sultan Choudhury.

Au Royaume-Uni, le PDG d’Al Rayan compte aussi sur les non-musulmans pour se développer. Les chiffres de la banque islamique sont surprenants : en 2014, 47% des clients ayant ouvert un livret d’épargne défiscalisé au sein d’Al Rayan n’étaient pas musulmans. La proportion atteint même 84% pour les comptes à terme. Outre-Manche, les banques islamiques ont bel et bien pignon sur rue.

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