Avec la démission d'Enrico Letta, l'Italie retombe dans ses vieux travers

Sacrifié par son propre camp, le président du Conseil n'est resté en fonction que 293 jours. Le futur gouvernement sera le quatrième exécutif du pays en moins de deux ans.

Le Premier ministre italien, Enrico Letta, quitte son domicile, à Rome, le 14 février 2014, afin d\'aller présenter sa démission au président Giorgio Napolitano. 
Le Premier ministre italien, Enrico Letta, quitte son domicile, à Rome, le 14 février 2014, afin d'aller présenter sa démission au président Giorgio Napolitano.  (REMO CASILLI / REUTERS)

C'est l'un de ces coups de théâtre dont la vie politique italienne a le secret. Le président italien, Giorgio Napolitano, a annoncé, vendredi 14 février, qu'il avait accepté la démission d'Enrico Letta, le président du Conseil (l'équivalent du Premier ministre), mis en minorité la veille par son parti. L'Italie retombe dans ses vieux travers. Et les gouvernements se succèdent à un rythme effréné. Sacrifié par son propre camp, Enrico Letta n'est resté en fonction que 293 jours.

Le chef de l'Etat entend boucler ses consultations d'ici samedi en vue de la formation d'un nouveau gouvernement. Probablement dirigé par Matteo Renzi, l'ambitieux chef du Parti démocrate qui a éjecté jeudi Enrico Letta de son siège, il sera le quatrième exécutif du pays en moins de deux ans, depuis la démission en novembre 2011 de Silvio Berlusconi. Cette nouvelle péripétie est le fruit d'un système politique particulier dans lequel le chef de l'exécutif est l'un des maillons les plus faibles.

Une coalition gouvernementale inévitable

En février 2013, lors des législatives, le Parti démocrate (PD) remporte la majorité absolue à la Chambre des députés. Mais aucune majorité claire ne se dégage au Sénat, où le centre gauche, le centre droit et le Mouvement Cinq Etoiles (M5S) de l'ex-humoriste Beppe Grillo ont un poids équivalent.

Pendant près de deux mois, le chef du PD, Pierluigi Bersani, tente de négocier une alliance avec M5S pour former un gouvernement. Mais ce mouvement, qui s'inscrit dans une ligne de contestation des partis traditionnels, persiste dans son refus catégorique. Bersani jette l'éponge et annonce sa démission, en avril.

Le président Giorgio Napolitano charge alors le numéro deux du PD, Enrico Letta, de former un gouvernement. Une alliance fragile, presque contre-nature, voit le jour. Le centre gauche s'allie avec le centre droit de son ennemi historique Silvio Berlusconi. Une coalition de "large entente" inédite en Italie.

"L'instabilité est fruit du système politique qui prévoit deux chambres [Sénat et Chambre des députés] ayant le même poids alors que les majorités y sont différentes", explique à l'AFP Ernesto Galli della Loggia, historien et éditorialiste du principal tirage italien, le Corriere della Sera. Des coalitions plus ou moins hétérogènes se créent, octroyant aux plus petits partis une capacité de chantage et de nuisance.

Plusieurs lois électorales italiennes ont été adoptées ces dernières décennies pour favoriser la naissance d'un système permettant à un parti seul de remporter les élections. En vain. La dernière en date a été signée en janvier entre Matteo Renzi et Silvio Berlusconi, au siège du PD. Elle porte une fois encore sur un projet de révision de la loi électorale afin de garantir des majorités plus stables.

A la tête du pays, un pouvoir limité

Autre facteur fragilisant : "La figure du chef du gouvernement est, d'un point de vue institutionnel, extrêmement faible. Il n'a même pas le pouvoir de nommer ou révoquer ses ministres sans l'accord du président de la République", poursuit l'historien.

"Le chef du gouvernement ne peut même pas dicter une politique à un ministre qui écoute davantage les ordres provenant de son parti d'origine que ceux du président du Conseil", ajoute l'expert.

"Le président du Conseil est un 'primus inter pares' [le premier des égaux] et cela représente une source indéniable de faiblesse", analyse l'éditorialiste. 

L'ascension d'hommes charismatiques encouragée

La chute d'Enrico Letta, homme des institutions, terne devant les caméras, s'explique aussi par la personnalité et le parcours de son rival et successeur annoncé, Matteo Renzi. Chouchou des médias, le dynamique maire de Florence est un excellent tribun et un "carriériste sans scrupules", selon Beppe Grillo. Sa victoire écrasante, lors de son élection à la tête du PD au cours de primaires qui ont mobilisé environ 2,5 millions de sympathisants de la gauche, fin 2013, puis l'accord conclu avec l'ennemi juré Silvio Berlusconi ont rendu son ascension irrésistible.  

A 39 ans, il pourrait devenir le plus jeune chef de gouvernement en Europe. Mais à part son charisme et son énergie, rien n'explique pourquoi le PD a fait tomber un gouvernement formé par son ex-numéro deux pour le remplacer très vraisemblablement par son actuel numéro un.

Car en guise de programme, Matteo Renzi a martelé devant les dirigeants de son parti que l'Italie doit "changer d'horizon et de rythme", "sortir des marécages". Il a annoncé des réformes "ambitieuses", en se fixant comme horizon la fin de la législature en 2018. Mais il n'a donné aucun détail sur la manière dont il comptait trouver l'argent pour relancer durablement l'économie italienne, abaisser la lourde fiscalité sur les entreprises et lutter contre un chômage record proche de 13% (plus de 40% chez les jeunes).

Matteo Renzi présidait vendredi, à l'occasion de la Saint-Valentin, une cérémonie au siège de la mairie de Florence pour fêter des couples ayant atteint les 50 ans de mariage. Il leur a demandé de lui souhaiter bonne chance. "On en a toujours besoin, surtout en ce moment", a-t-il glissé. Et Il Fatto quotidiano de s'interroger : "Mais Renzi, combien de temps il va durer ?"