La ligne à grande vitesse Lyon-Turin, premier dossier brûlant du gouvernement italien

Le dirigeant du M5S, Luigi Di Maio, juge "inutile" le projet de ligne à grande vitesse entre la troisième ville française et la cité industrielle italienne. L'accord de gouvernement conclu  avec la Ligue prévoit de rediscuter du projet avec la France, malgré les réticences du partenaire d'extrême droite et le spectre d'un conflit avec l'Union européenne.

Des panneaux matérialisent le probable tracé de la future ligne ferroviaire transalpine entre Lyon et Turin, le 6 janvier 2018.
Des panneaux matérialisent le probable tracé de la future ligne ferroviaire transalpine entre Lyon et Turin, le 6 janvier 2018. (MAXPPP)

Le gouvernement de coalition italien est désormais sur les rails, mais les premières divergences apparaissent. L'accord est en effet ambigu sur l'avenir de la ligne à grande vitesse entre Lyon et Turin (TAV), immense chantier dont la livraison est prévue en 2030. "Nous nous employons à rediscuter intégralement le projet dans l'application de l'accord entre l'Italie et la France", mentionne le document définitif (en italien), après avoir évoqué la suspension des travaux dans une version antérieure.

De quoi relancer les débats sur cette infrastructure dont la section transfrontalière s'étale sur 65 kilomètres (dont 57 pour le tunnel du Mont-Cenis) qui doit permettre de relier les agglomérations rhodanienne et piémontaise en un temps record.

Une pomme de discorde au sein de la coalition

Le leader du M5S a ouvert les hostilités, lors d'un déplacement à Ivrée, une ville située dans le val de Suse. "Nous irons parler avec la France et nous dirons que la ligne Lyon-Turin pouvait avoir un intérêt il y a trente ans, mais plus aujourd'hui. Elle n'est plus utile", déclare Luigi Di Maio. Rien de surprenant dans ces déclarations, car le mouvement est depuis longtemps opposé au projet. En 2010, et malgré des avertissements verbaux des carabiniers, le fondateur du mouvement, Beppe Grillo, et plusieurs militants anti-TAV avaient violé des scellés posés sur le chantier. Il avait été condamné à quatre mois de prison avant de voir sa peine annulée en 2016.

La position du M5S ne surprend personne. Mais la déclaration de Luigi Di Maio survient pendant les négociations de l'accord gouvernemental, ce qui prend de court la Ligue. "Ils auraient pu nous prévenir", se lamente un député cité par le Corriere della sera (en italien), tandis que Matteo Salvini tente d'éteindre l'incendie : "Relisez le contrat, il n'y a pas d'arrêt du TAV. Des projets seront réexaminés, certains seront confirmés et d'autres rediscutés." Ce flou artistique révèle de profondes divergences, entre un mouvement séduit par la décroissance et l'écologie et un parti attaché à la puissance industrielle du pays et au développement de ses infrastructures.

Vives inquiétudes des acteurs économiques

Le M5S a pour ADN la lutte contre le gaspillage et la corruption. A ce titre, il fait régulièrement preuve de méfiance contre les grands projets industriels – l'exposition universelle de 2015 à Milan avait également déclenché ses foudres. La presse économique italienne, et notamment Il Sole 24 Ore (en italien) s'inquiète déjà du coût d'un éventuel rétropédalage italien : au moins 2 milliards d'euros, et 2,4 milliards d'euros d'aides européennes. Sans compter un "préjudice" pour l'image du pays alors que les travaux ont déjà débuté – l'avancement des travaux est estimé à 25% par le quotidien, avec 28 chantiers en cours.

La Confindustria – le Medef italien – est montée au front par la voix de son président, Vincenzo Boccia, qui a vanté un projet vecteur de "travail, démocratie, commerce et croissance". La position ambiguë du futur gouvernement fait également craindre des conséquences sur les projets ferroviaires déjà lancés dans le nord du pays. "Le débat sur d'importantes infrastructures peut avoir des retombées directes non seulement au niveau des accords noués (et des pénalités éventuelles), mais surtout sur la croissance économique et la compétitivité de notre pays", redoute Matteo Zoppas, président des industries de Vénétie, un fief électoral de la Ligue.

Un sujet de tension avec la France

Cela n'a pas rassuré les défenseurs du projet en France, où les travaux préparatoires du tunnel ont débuté, avec un peu plus de trois kilomètres de galeries percés à Saint-Martin-de-la-Porte (Savoie). Inquiets de la tournure prise par les événements, 63 élus de la région Auvergne-Rhône-Alpes ont signé une lettre ouverte pour demander à Emmanuel Macron d'accélérer le calendrier des travaux côté français. Les signataires craignent "un report au-delà de 2038 de l'aménagement des voies d'accès depuis Lyon jusqu'au tunnel transfrontalier dont la mise en service est prévue pour 2030".

Mais la France dispose d'une arme financière pour faire pression sur le nouveau gouvernement italien. "La France et l’Europe ont débloqué des crédits pour le Lyon-Turin, rappelait Stéphane Guggino, délégué général du comité La Transalpine, au micro de France Bleu Pays de Savoie. En cas de décision unilatérale de suspension du projet, le pays qui se retire devra automatiquement rembourser intégralement l’Europe et son partenaire français."

L'Europe s'agace et perd patience

Cette volte-face sur la ligne ferroviaire est fraîchement accueillie à Bruxelles, déjà échaudée par les propositions de la coalition sur la dette et les migrants. "Que connaît monsieur Di Maio de la situation d'il y a trente ans, vu qu'il est âgé de 31 ans, s'est agacé Laurens Jan Brinkhorst, coordinateur de l'UE du Corridor méditerranéen. Il serait inconcevable de vouloir ériger autour des Alpes un mur comme celui de Trump entre les Etats-Unis et le Mexique." Il faut dire que le coût du projet, 8,6 milliards d'euros, est financé à 40% par l'UE (35% par l'Italie et 25% par la France). "Si l'Europe dépense davantage que l'Italie et la France, c'est parce qu'elle considère que ce projet est stratégique."

L'axe Lyon-Turin est en effet central pour poursuivre l'objectif d'un corridor à haute vitesse de Lisbonne à Kiev, dans le cadre du programme RTE-T (réseau transeuropéen de transport). "Nous tiendrons naturellement compte des arguments du nouvel exécutif, avait déjà averti Violeta Bulc, commissaire européenne aux Transports, mais nous nous baserons également beaucoup sur les engagements pris" par le gouvernement précédent, notamment lors des accords signés en 2014 avec la France. A peine arrivés au pouvoir, le M5S et la Ligue sont déjà sous pression.