Italie : le M5S rattrapé par ses prises de position passées sur le pont Morandi

Un projet de relier Gênes et les autoroutes du nord devait permettre d'alléger le trafic sur le viaduc Morandi, qui s'est écroulé mardi 14 août. Le Mouvement 5 étoiles, membre de la coalition au pouvoir, s'est opposé à ce grand chantier, ce qui lui vaut des critiques acerbes.

Des pompiers participent aux opérations de secours sur les lieux de l\'effondrement du viaduc Morandi de Gênes (Italie), jeudi 16 août 2018.
Des pompiers participent aux opérations de secours sur les lieux de l'effondrement du viaduc Morandi de Gênes (Italie), jeudi 16 août 2018. (PIERO CRUCIATTI / AFP)

L'homme fort du Mouvement 5 étoiles (M5S), Luigi di Maio, est dans la tourmente après le drame de Gênes. Par le passé, sa formation politique avait pris position contre la création d'une bretelle autoroutière pour relier Gênes aux autoroutes du nord de l'Italie. Ce projet devait alléger la circulation sur l'A10 au niveau du viaduc Morandi, vieillissant et inadapté pour accueillir un trafic soutenu de poids lourds.

Un projet de bretelle datant de 1984 

Serpent de mer local, le premier projet de la Gronda di Ponente date de 1984. Il avait pris de l'épaisseur en 2017, avec le feu vert de Bruxelles, nécessaire pour débloquer des fonds. Mais le chantier suscitait une vague d'opposition, soutenue par le M5S. Ces réticences avaient été pointées du doigt par le dirigeant du patronat local, dans un entretien accordé au quotidien Il Secolo XIX (en italien).

Quand le pont Morandi s'écroulera dans dix ans, et que nous devrons tous rester pendant des heures dans les bouchons, nous nous souviendrons du nom de ceux qui ont dit non au projet.Giovanni Calvini, président des industriels de Gênes"Il Secolo XIX", décembre 2012

En 2013, un billet posté sur le blog du mouvement ironisait sur la "petite fable [qui annonce] l'effondrement imminent du pont Morandi", en réponse à Giovanni Calvini et aux soutiens du projet. Après l'effondrement du viaduc Morandi, ce texte a rapidement circulé sur les réseaux sociaux, avant d'être repris par La Repubblica (en italien). Coïncidence ? Il a été supprimé du site dans la foulée. "Il est honteux que la presse se concentre sur un communiqué d'il y a cinq ans rédigé par un comité citoyen et hebergé sur notre blog", a ensuite commenté Alice Salvatore, responsable du M5S en Ligurie.

Ligne à grande vitesse Lyon-Turin (TAV), aéroport de Florence, autoroute Pedemontana Lombarda... Il n'en reste pas moins que la formation italienne est traditionnellement hostile aux grands chantiers, l'occasion pour elle de brandir la menace d'un gaspillage financier et d'une corruption.

Le fondateur du mouvement, Beppe Grillo, avait vivement dénoncé le projet lors d'un meeting du comité local "No Gronda", organisé en 2014 à Gênes. "Arrêtons-les avec l'armée", s'était-il alors écrié en dénonçant le coût du projet – entre 3 et 4 milliards d'euros. Il faut dire que ce chantier monumental prévoit le construction de onze ponts et l'extension de onze déjà existants.

Le M5S n'a jamais changé de position

Mais alors que de nombreux Génois faisaient part de leurs inquiétudes sur l'état du pont Morandi – au point d'accélérer quand ils le traversaient –, le M5S n'a jamais changé de position sur le dossier. Luigi di Maio est venu rappeler l'opposition de sa formation au chantier, lors de la campagne électorale de mai. Et lors d'une audition parlementaire, début août, le ministre des Transports, Danilo Toninelli, a tout naturellement intégré la Gronda dans la liste des grands projets nécessitant un nouveau diagnostic, quitte à les abandonner par la suite. L'année dernière, la bretelle d'autoroute avait pourtant été déclarée d'intérêt public.

Danilo Toninelli, ministre des Transports, et Luigi di Maio, ministre de l\'Economie, lors d\'une conférence de presse improvisée près du pont Morandi écroulé, mercredi 15 août 2018 à Gênes (Italie).
Danilo Toninelli, ministre des Transports, et Luigi di Maio, ministre de l'Economie, lors d'une conférence de presse improvisée près du pont Morandi écroulé, mercredi 15 août 2018 à Gênes (Italie). (FABIEN MAGNENOU / FRANCEINFO)

Après l'effondrement du pont, le M5S a ciblé la société concessionnaire Autostrade per l'Italia, en l'accusant de ne pas avoir engagé de travaux pour entretenir le pont, mais il n'a pas évoqué le trafic intense sur le viaduc. Une manière d'éviter les critiques après le refus du projet de bretelle ? "Celui-ci est conçu comme un ouvrage complémentaire et non alternatif au viaduc écoulé, a finalement précisé le M5S. Ce projet de la Gronda, qui par ailleurs ne serait pas prêt avant 2029, n'est donc pas prévu pour remplacer le viaduc de l'A10."

Mais certains se sont emparés du drame pour dénoncer les réticences du pays à investir dans de nouvelles infrastructures et dans son développement. "L'Italie est un pays qui a été construit dans les années 1960, abandonné dans les années 1990 et qui a commencé à s'écrouler il y a dix ans, résume avec amertume (en italien) Antonio Polito, éditorialiste au Corriere della Sera, grand quotidien de centre-droit. C'est pourquoi nous avons cessé de croire au progrès."