Charles Enderlin sur le conflit entre Israël et l'Iran

La presse française bruisse de rumeurs sur une possible intervention israélienne contre les sites nucléaires iraniens avant l'été. Quelle est la probabilité d'une telle intervention ? Le point de vue de Charles Enderlin, correspondant de France 2 en Israël.

Charles Enderlin, le correspondant de France 2 à Jérusalem (4-10-2010)
Charles Enderlin, le correspondant de France 2 à Jérusalem (4-10-2010) (AFP - JOEL SAGET)

En décembre dernier, suite à des propos de Benjamin Netayanhu citant le fondateur de l’Etat d’Israël David Ben Gourion (qui avait eu la volonté de « prendre les décisions difficiles, nécessaires afin d’assurer la sécurité et l’avenir d’Israël »), vous écriviez sur un tweet qu’il y avait «80 %» de chances qu’éclate un conflit entre l’Etat hébreu et l’Iran. Qu’en pensez-vous aujourd’hui ?

Je pense effectivement que les dirigeants israéliens ont pris la décision de principe d'intervenir militairement contre le nucléaire iranien. Ou, plutôt contre la capacité qu'est en train d'acquérir Téhéran de se doter de l'arme atomique. Explication: d'après ce que l'on sait les Iraniens enrichissent actuellement de grandes quantités d'uranium 235 à 20 % selon les limites fixées par l'Agence internationale de l'énergie atomique. Mais, à partir de ce niveau, le passage à de l'uranium militaire enrichi à 85 % n'est pas un problème. Un expert civil israélien considère que, déjà, les Iraniens ont virtuellement la possibilité de produire quatre bombes atomiques. Parallèlement, ils disposent de missiles capables d'atteindre Israël.

Le gouvernement Netanyahu n'entend donc pas attendre, d'autant plus que, selon Ehoud Barak, le ministre de la Défense, l'enrichissement de l'uranium est en train d'être transféré dans une installation placée sous une montagne à Fordow, à 150 km de Téhéran, quasi impossible à atteindre par un bombardement aérien. Bien évidemment, si les sanctions internationales amènent les ayatollahs à faire marche arrière, la menace d'une intervention israélienne s'estompera.  

Le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu (à droite), et le ministre de la Défense, Ehoud Barak (au centre), examinant un missile dans le port d\'Ashdod le 16-3-2011
Le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu (à droite), et le ministre de la Défense, Ehoud Barak (au centre), examinant un missile dans le port d'Ashdod le 16-3-2011 (AFP - JACK GUEZ )

Sur votre blog, le 12 février, vous écrivez qu’ « Israël n’est pas prêt à faire face à la riposte de Téhéran, du Hezbollah et du Hamas ». Vous ajoutez : « Il y a fort à parier qu’avant toute escalade militaire face à l’Iran, les autorités prendront les mesures nécessaires pour équiper le public israélien avec l’ensemble des mesures de protection ». Cela veut-il donc dire de facto que si l’intervention a effectivement lieu, elle n’aura pas lieu dans l’immédiat ?

40 % de la population israélienne n'est pas équipée de kits ABC et l'usine qui fabrique les masques à gaz doit fermer ses portes le mois prochain faute de financement. 1.700 000 israéliens ne disposent pas d'abris en nombre suffisant. La question est donc: le gouvernement Netanyahu décidera-t-il de lancer une opération en Iran tout en sachant que cela débouchera sur une guerre régionale avec le risque très réel de milliers de missiles tirés sur Israël. Je pense donc que les autorités israéliennes procéderont à la mise à niveau de la protection civile avant de donner l'ordre à l'armée de passer à l'action. Cela prendra au minimum plusieurs mois.

L’Etat d’Israël a-t-il les moyens d’intervenir seul ? Que pèsent les facteurs géostratégiques (risque d’un embrasement régional) dans la décision de ses dirigeants ?

On ne dispose pas, bien entendu, des plans d'une telle opération. Selon les experts civils, ce serait à la limite des capacités opérationnelles de l'aviation israélienne. Cela voudrait dire, des dizaines de chasseurs bombardiers opérant à deux mille kilomètres de leurs bases, et donc ravitaillés en vol alors que l'opération devrait durer plusieurs jours, voire, selon certains, plusieurs semaines. Cela, sans oublier que, si le Hamas et le Hezbollah lancent des missiles sur Israël, une partie de l'armée de l'air devra intervenir simultanément à Gaza et au Liban.

Militaires israéliens à Tel Aviv (29-4-2010)
Militaires israéliens à Tel Aviv (29-4-2010) (AFP - Photononstop - Cécile Dégremont)

Au plan régional, ce serait un cauchemar avec toutes les conséquences que cela aurait pour l'économie mondiale. Jusqu'à présent, Netanyahu et Barak répètent que l'arme atomique aux mains des ayatollahs serait une menace existentielle pour l’État d'Israël ce qui dépasse toutes les autres considérations, y compris les risques d'un embrasement régional. Une vision rejetée par les anciens chefs de l'armée et des services de sécurité. Ces derniers, notamment Meir Dagan, l'ancien patron du Mossad, répètent qu'une offensive en Iran serait une idiotie catastrophique pour Israël.  

C'est aussi la raison de l’inquiétude des dirigeants américains et européens. Ils poussent au durcissement des sanctions contre l'Iran.