Manifestations en Iran : elles traduisent "l'impatience de gens qui ont envie de vivre au XXIe siècle"

Les manifestations contre la vie chère en Iran, qui durent depuis le 28 décembre, ne ressemblent pas à un phénomène politique "capable de déboucher sur changement de régime", estime lundi le géographe Bernard Hourcade, spécialiste de l'Iran.

Manifestations contre le gouvernement iranien devant l\'université de Téhéran, samedi 30 décembre 2017.
Manifestations contre le gouvernement iranien devant l'université de Téhéran, samedi 30 décembre 2017. (EPA / MAXPPP)

Le géographe Bernard Hourcade, spécialiste de l'Iran et directeur de recherche au CNRS, estime lundi 1er janvier sur franceinfo que les manifestations sporadiques qui se déroulent depuis jeudi 28 décembre 2017 dans de nombreuses villes iraniennes ne correspondent pas à une "une opération politique capable de déboucher" sur "un changement de régime". Selon lui, elles traduisent surtout "l'impatience de gens qui ont envie de vivre au XXIe siècle". Une dizaine de personnes ont trouvé la mort depuis le début de ces manifestations.

franceinfo : Le président iranien Hassan Rohani est sorti du silence dimanche 31 décembre au soir. Il a affirmé que "le peuple a la liberté absolue de pouvoir critiquer et même de manifester". Est-ce nouveau ?

Bernard Hourcade : Il avait une obligation de réagir. Ce qui est intéressant, c'est qu'il a dit que les manifestants ont le droit de manifester, ça c'est un phénomène nouveau (...). Les Iraniens sont devenus républicains. Je ne dis pas que l'Iran est une République comme les autres, mais les Iraniens, eux, sont devenus républicains. Ils savent que maintenant, ils peuvent voter. Quand on leur reprend leur vote, ils ne sont pas contents. Et quand ils ne sont pas contents des questions économiques, ils le disent également (...). Les Iraniens, aujourd'hui, manifestent régulièrement. Ils ont l'habitude de parler, de s'exprimer, même si la répression est rude bien souvent.

Est-ce que ces manifestations pourraient prendre de l'ampleur ?

Le cœur de ces manifestations est spontané. Cela se passe dans 36 petites et moyennes villes iraniennes. Il n'y a pas de manifestation organisée. Il ne s'agit pas d'une opération politique capable de déboucher à mon sens aujourd'hui sur un changement de régime. On est dans une République qui est en train de se mettre en place, avec des manifestions, des opinions, des contre opinions et il faut s'habituer à ça. (...) Il y a des moyens d'expression qui n'existent pas hélas dans d'autres pays. C'est chaotique, cela marche mal, mais c'est là. Les Iraniens sont bien contents qu'en Iran, pour l'instant au moins, on prend son petit déjeuner le matin sans se faire arrêter ou bombarder.

Quelles sont les différences avec le mouvement de juin 2009 ?

C'était un mouvement politique lié à une élection présidentielle qui touchait tout l'Iran [l'annonce de la réélection du conservateur Mahmoud Ahmadinejad, sur fond de soupçon de fraude électorale, avait alors provoqué un soulèvement dans tout le pays]. Tout le monde était concerné. Aujourd'hui, il n'y a pas de phénomène national qui mobiliserait tout le monde. Les Iraniens voient que l'emploi n'est pas là, que l'économie ne se relance pas, le système républicain islamique est critiqué largement, mais il n'y a pas d'étincelle qui provoquerait un événement magistral et massif.

Sur quoi reposent ces manifestations ?

Il y a une forte déception. Après l'accord sur le nucléaire signé le 14 juillet 2015, tout le monde disait que les capitaux allaient revenir en Iran, que l'expansion économique arrivait, que c'était l'Eldorado iranien. Les Iraniens s'attendaient, dans les mois qui suivent, à voir se créer des entreprises et des emplois. Or la réalité est bien loin de cela. Premièrement, les Etats-Unis maintiennent un embargo sur l'Iran. De facto, il est impossible aux entreprises françaises d'investir ne serait-ce que 10 dollars en Iran car les Américains menacent de sanctions toutes les entreprises internationales qui investiraient en Iran. C'est illégal mais ils le font. Deuxièmement, le gouvernement iranien est prisonnier. Hassan Rohani a un gouvernement de gauche et de droite à la fois. Les plus radicaux sont au gouvernement et ils sont d'autant plus actifs aujourd'hui qu'ils voient que l'ouverture est irréversible.

Quel rôle peut jouer le guide de le République islamique ?

Le guide de le République islamique Ali Khamenei n'a pas encore parlé. Or c'est lui qui peut autoriser éventuellement le gouvernement à se débarrasser des ministres les plus radicaux qui bloquent le système. En Iran, ces manifestations consistent finalement à dire à Hassan Rohani : "Vous êtes modéré, monsieur le président, c'est très bien, mais nous vous demandons d'être actif. Prenez vos décisions, bougez-vous. Si vous voulez avancer, débarrassez-vous dans votre gouvernement de ceux qui bloquent du système". C'est l'impatience normale de gens qui ont envie de vivre au XXIe siècle.