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Les Moudjahidine du peuple s’opposent à la peine de mort en forte hausse en Iran

Deuxième pays au monde après la Chine en nombre d'exécutions capitales, l’Iran a enregistré une hausse sans précédent des mises à mort au premier semestre 2015. Pour deux jeunes membres de l’opposition des Moudjahidine du peuple, sortis clandestinement du pays, ces exécutions constituent l'un des piliers de la gouvernance du régime des mollahs, y compris sous la présidence de Rohani.
Article rédigé par
France Télévisions Rédaction Afrique
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Farzad Maddadzadeh et Parisa Kohandel, opposants iraniens de passage à Paris le 10 octobre 2015, pour raconter les exécutions et les exactions en Iran, à l'occasion de la Journée mondiale contre la peine de mort. (Alain Chémali)

Farzad Maddadzadeh, 29 ans et Parisa Kohandel, 18 ans, sont deux jeunes opposants iraniens sortis clandestinement du pays pour se réfugier en Europe et échapper à l’impitoyable gouvernance de la République islamique.
 
De passage à Paris le 10 octobre 2015, à l’occasion de la 13e Journée mondiale contre la peine de mort, ils apportent leur témoignage sur les méthodes expéditives de la justice islamique, l’enfer de son système carcéral et la multiplication des exécutions, devenues, à leurs yeux, un instrument politique de premier ordre.
 
Né en Azerbaïdjan oriental, au nord-ouest de l’Iran, Farzad a vécu ces douze dernières années à Téhéran où il était très actif dans les rangs de l’opposition: diffusion d’informations, mobilisation des jeunes et campagnes d’affichage clandestin.
 
Arrêté en mars 2009 et condamné à cinq ans détention sous la présidence d'Ahmadinejad, il va purger sa peine dans les prisons d’Evin et de Ghessel Hessar à Téhéran, dont 9 mois sous la présidence de Rohani.

L'isolement, une expérience atroce, pire que la torture physique 
«Par deux fois, j’ai été placé en isolement, raconte Farzad calmement. Deux fois 6 mois dans une cellule d’un mètre et demi sur deux. C’est une expérience atroce, pire que la torture physique. On ne voit rien, on n’entend rien.On est coupé du monde.Tout ce qu’on peut faire, c’est marcher et penser aux interrogatoires qu’on va subir. On a le sentiment de vivre dans une sorte de vide, tout en sachant qu’à tout moment on peut venir nous chercher. Quand on sort, on a le sentiment de découvrir un autre monde, un monde inconnu et on cherche à savoir ce qui nous a échappé.»
 
Mais aujourd’hui «je veux être la voix de mes camarades qui, eux, ont été exécutés» explique-t-il avant de réciter une litanie de noms : Ali Saremi, Mohsen Dogmechi, Jafar Kazemi ou Farzad Kamangar. Agés de 30,40 ou 60 ans, ce sont d’anciens détenus, arrêtés dans les années 80 pour leur action dans l’opposition.
 
En détention, il a également rencontré des manifestants arrêtés après la réélection contestée d’Ahmadinejad en 2009. «J’ai vu beaucoup de cas de tortures: des brûlures de cigarettes partout sur le corps, des chocs électriques. C’était des gens de la société civile accusés d’être sympathisants des Moudjahidine. Ils se sont politisés au moment du soulèvement parce qu’ils voulaient un changement de régime.»
 
Si certains détenus sont libérés sous caution, d’autres sont maintenus incarcérés sans explication. «Le syndicaliste Rassoul Bodaghi père de trois enfants a purgé 6 ans de prison. Deux mois après la fin de sa peine, il a été condamné par un tribunal islamique à deux années supplémentaires, car il continuait, depuis sa prison, à soutenir le mouvement de grève des enseignants.»
 
Parisa Kohandel à Paris pour témoigner sur la situation de son père (en photo sur la table) en prison en Iran.  (Alain Chémali)


Parisa, elle, n’a pas été en prison, mais depuis l'âge de 4 ans elle a vu son père incarcéré trois fois. Une première fois pour cinq mois, parce que son frère avait rejoint les Moudjahidine dans le camp d’Ashraf en Irak. La deuxième pour un an parce qu’il avait manifesté en faveur du mouvement d’opposition.
 
Elle avait 9 ans quand il a été arrêté la troisième fois. Menacé d’exécution, il a eu la vie sauve en raison d’une importante mobilisation, mais il a écopé de dix ans d’emprisonnement «parce qu’il refusait d’accorder un entretien forcé, dans lequel il devait condamner les Moujahidine».

«En dix ans j'ai pu voir et embrasser mon père trois fois» 
«En dix ans j’ai pu le voir trois fois sans vitre de séparation et l’embrasser, raconte-t-elle. On avait droit à une visite par semaine au parloir, et aucune en période d’isolement. J’avais 12 ans lorsque ma mère et sa sœur ont quitté sous pression l’Iran pour rejoindre Ashraf. Je vivais chez ma tante à qui le régime interdisait de m’accompagner. Elle était inquiète parce qu'il me fallait traverser un long couloir en prison pour aller le voir. On lui répondait: elle n’a qu’à ne pas y aller.»
 
Elle aussi a rencontré au parloir des personnes aujourd’hui, mortes, exécutées. «Si j’ai pu supporter cette existence et les histoires épouvantables qu’on entendait chaque semaine sur ces mises à mort, c’est grâce aux marques de sympathie de la population.» Le directeur de l’école qui a accepté son inscription dans une école proche de la prison, en lui demandant de rester discrète. Des professeurs qui l’autorisaient à sécher leur cours les jours de visite, ils lui demandaient même de saluer son père.
 
Lors du massacre du camp d’Ashraf, le 28 avril 2011, sa tante et son oncle ont été tués. «Le photographe qui devait faire des tirages de leurs portraits pour une cérémonie à leur mémoire les a reconnus, il a fait le travail gratuitement. Lui et d’autres personnes sont venus assister à la cérémonie en dépit de la présence des services de renseignement.»
 
En jeune fille de son temps, elle ne peut s’empêcher de témoigner aussi sur la maltraitance des femmes qui ne répondent pas au code vestimentaire en vigueur. Elle raconte la résistance des filles aux arrestations par les services d'ordre, les jets d’acide au visage de celles qui ne sont pas en hijab, les coups de sabre aux bras dénudés aux fenêtres des voitures. Bref, la terreur que font régner des hommes en moto, casqués et en civil pour ne pas être reconnus.
 
Elle cite également l’exécution de Reyhaneh Jabbari, pendue pour avoir tué un homme qui tentait de l’agresser, malgré une forte mobilisation pour la sauver. «Rohani aurait pu empêcher l’exécution indique-t-elle, mais il ne l’a pas fait. Le régime a besoin que les gens continuent d’avoir peur. Si la population apprend que les tortures et les exécutions diminuent ils vont s’enhardir et redescendre dans la rue.»
 
L’essentiel du message de Farzad et Parisa est que «les gens vivent depuis 36 ans au rythme de ces histoires au quotidien. Ils ne veulent qu’une seule chose, un changement de régime.»
Tous les deux nourrissent cependant de l’amertume à l’égard de l’accord intervenu sur le nucléaire avec les puissances occidentales qui disent-ils «ferment les yeux sur ces agissements et optent pour une attitude de complaisance à l’égard du régime des mollahs.»

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