Reportage "Cela empire d'année en année" : le défi majeur de l’eau potable en Inde, le pays le plus peuplé du monde

Ressources insuffisantes, manques d’infrastructures, phénomènes climatiques… Illustration à Delhi où se procurer de l’eau est un challenge au quotidien.
Article rédigé par France Info - Farida Nouar
Radio France
Publié
Temps de lecture : 4 min
Les habitants du bidonville de Kusumpur Pahadi, au sud de Delhi, remplissent des bidons d'eau potable venue d'un camion-citerne. (FARIDA NOUAR / RADIO FRANCE)

Dans une épicerie du sud de Delhi, comme dans beaucoup d'autres en Inde, l'eau est ce qui se vend le plus cher. "J'ai des bouteilles de 20, de 10, d'1 litre, ou d'un demi-litre", détaille Pachir qui en vend entre 250 et 300 litres par jour. La bouteille de 20 litres coûte 100 roupies, et celle d'1 litre environ 20 roupies. "Bien sûr que c'est cher !, dénonce Pachir. L'eau, on est censé la trouver naturellement, c'est quelque chose que la nature nous offre, donc même si ça coute 1 roupie, c'est cher !"

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Mais il n'y a pas d'autres moyens pour avoir de l'eau potable car celle qui coule des robinets, quand il y en a, ça sert uniquement pour les besoins quotidiens. "Là, par exemple, j'ai besoin d'utiliser la salle de bain et il n'y a pas d'eau, déplore Shamik dans la salle de bain de la résidence universitaire où rien ne coule. C'est récurrent : entre midi et 15 heures il n'y a rien. Et c'est un problème parce que nous les étudiants nous nous levons tard, vers 11 heures ou midi et nous n'avons pas d'eau pour nous brosser les dents ou prendre une douche."

Pachir vend dans sa superette à Delhi  entre 250 et 300 litres d'eau potable par jour. (FARIDA NOUAR / RADIO FRANCE)

Les pauvres souffrent le plus du manque d'eau 


L'Inde est maintenant le pays le plus peuplé du monde devant la Chine avec 1,428 milliard d'habitants. Les défis pour le sous-continent sont nombreux avec notamment le problème majeur de l'eau et parvenir à satisfaire les besoins de ses habitants. Et ce sont les plus pauvres qui souffrent le plus de ce manque d'eau. Dans le bidonville de Kusumpur Pahadi, au sud de Delhi, les femmes attendent le camion-citerne avec, devant elles, une centaine de bidons alignés et les bouchons dévissés. "On les remplit tous les jours pour boire, se laver et pour nos besoins", explique une habitante du bidonville. 

"On paye 100 roupies pour l'arrivée de la citerne et on se partage les frais entre voisins, et ça revient cher surtout pour des gens comme nous. On gagne juste 10 000 à 12 000 roupies par mois !"

Habitante du bidonville de Kusumpur Pahadi

à franceinfo

Remplir les bidons puis les porter, un quotidien usant physiquement et moralement explique Ashak : "Il faut aussi aller tous les jours enregistrer sa demande auprès des autorités de Delhi, et l'arrivée de la citerne peut prendre deux à quatre jours, voir une semaine. Il faut aussi payer 100-200 roupies en plus au chauffeur car si on ne paye pas il ne vient pas ! Et il peut annuler notre prochaine demande ! C'est de la corruption !" 

À quelques mètres, une maman est lasse d'attendre cette citerne pour une eau qui censée être potable ne l'est pas vraiment : "Parfois, elle est propre. Parfois, elle est sale. Je suis déjà tombée malade, et les enfants aussi. On a de la fièvre, mal à l'estomac, de la diarrhée et parfois des calculs dans le corps. C'est une eau de mauvaise qualité."

Les habitants du bidonville sont lassés d'attendre pour une eau qui n'est pas toujours potable. (FARIDA NOUAR / RADIO FRANCE)

Des eaux usées directement dans la rivière sacrée

Deux millions d'Indiens, principalement des enfants, meurent chaque année de maladies causées par l'eau. "Tous les jours, je reçois minimum trois à cinq patients avec des vomissements, très déshydratés, et des maux d'estomacs, décrit le docteur Viky Patel qui traite quotidiennement ces malades à l'hôpital public de Delhi. Il y a des adultes mais surtout des enfants, parce qu'ils sont davantage fragiles et sujets à la déshydratation. Il y a de l'eau sale mais aussi des canalisations vétustes qui contaminent de l'eau qui est pure à la base. Cela empire d'année en année. Tous les ans, par exemple, les cas de dengue augmentent."

À Delhi, en raison du manque d'infrastructure, les eaux usées se déversent directement dans les rivières. (FARIDA NOUAR / RADIO FRANCE)

La Yamuna, une rivière sacrée et affluent du Gange, est l'une des plus polluées au monde. Lors de fêtes religieuses, des fidèles hindous viennent s'immerger dans ces eaux empoisonnés. "Vous sentez cette odeur ? La berge et l'eau sont couvertes de déchets domestiques, d'offrandes sacrées, et l'eau est noire !", se désespère Jitendra Nagar, professeur à la Faculté d'environnement de l'Université de Delhi.

"L'eau est noire parce que ce sont les eaux usées des foyers qui ne sont pas traitées et qui sont rejetées directement dans la Yamuna et les industriels font pareil. Elle est totalement contaminée par des métaux lourds comme de l'arsenic."

Jitendra Nagar, professeur à l'Université de Delhi

à franceinfo

Des millions de litres d'eaux usées sont rejetés dans cette rivière car la ville n'a pas assez d'infrastructures. "Le gouvernement doit construire beaucoup plus de stations d'épurations et de centres de traitements des eaux usées, explique Jitendra Nagar. C'est vraiment une situation catastrophique. Delhi est une ville bondée, et tous les jours la population augmente, avec des nouveaux bidonvilles où les pauvres n'ont pas de toilettes, ils rejettent leurs déchets dans la rivière. Cette croissance de la population est un vrai problème." Une station d'épuration aurait dû voir le jour à la fin de l'année 2022 dans le sud-est de Delhi mais son inauguration a été reportée en juin 2023.

Inde : le défi majeur de l’eau potable - le reportage de Farida Nouar

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