Crise grecque : mais à quoi joue Angela Merkel ?

Quel est le rôle de Berlin dans les négociations autour de la dette de la Grèce et de son maintien, ou non, dans la zone euro ? Francetv info a interrogé Michel Meyer, journaliste spécialiste de l'Allemagne.

La chancelière allemande, Angela Merkel, à Berlin, le 1er juillet 2015. 
La chancelière allemande, Angela Merkel, à Berlin, le 1er juillet 2015.  (MICHAEL KAPPELER / AFP)

Depuis le vote du peuple grec, la question de la démocratie occupe le premier plan de la crise que traverse l'Europe. La France elle-même a décidé, mercredi 8 juillet, d'un vote au Parlement en cas d'accord avec la Grèce. En Allemagne, cette vie démocratique explique les faits et gestes quotidiens de la chancelière Angela Merkel.

Les explications de Michel Meyer, ancien correspondant d'Antenne 2 à Bonn et spécialiste de l'Allemagne.

Francetv info : En France, on imagine souvent une chancelière toute-puissante qui impose sans cesse sa volonté à ses partenaires, aussi bien à l'extérieur de son pays qu'à l'intérieur même des frontières allemandes. Qu'en est-il exactement ?

Michel Meyer : Je suis effaré par la non prise en compte des différences entre les démocraties française et allemande. Dans l'espace européen, cette dernière a été et est toujours placée sous étroite surveillance. Angela Merkel sait fort bien qu'elle n'est pas seulement la fille de Goethe, d'Helmut Kohl ou d'Egon Krenz [le dernier chef d'Etat de la RDA]. Elle est aussi la fille d'Auschwitz. Cela signifie que le poids de l'histoire a forgé la démocratie allemande, et ça n'est pas près de s'arrêter. La mise en perspective historique est donc indispensable pour comprendre le comportement de ce pays face à la crise grecque.

Dès après-guerre, le monde s'est toujours montré vigilant sur la refondation et la vie démocratique de ce pays. Les institutions allemandes reposent sur une démocratie parlementaire particulièrement pointilleuse. C'est une jeune démocratie assez à l'anglo-saxonne. Rien à voir avec notre Ve République, d'où un contraste saisissant avec les mœurs en vigueur à Paris. C'est ainsi qu'en Allemagne, il n'y a pas d'équivalent du palais de l'Elysée. Angela Merkel est l'émanation d'un Parlement avec la nécessité d'avoir une majorité pour pouvoir prendre des décisions. Ainsi, quand un ministre des Affaires étrangères allemand participe à une rencontre internationale, il doit veiller à avoir une réelle majorité s'il s'agit de bombarder un lieu dans le monde, ou s'il veut faire décoller des avions pour une opération humanitaire.

Quelle est alors la capacité de décision de la chancelière quand on la voit assise à la table des négociations en compagnie de ses homologues européens et du Premier ministre grec ?

Elle n'a aucune marge de manœuvre. A fortiori dans ce cas précis. Elle sait que les deux tiers de son opinion publique sont contre toute idée d'accord. Sur le plan parlementaire, elle a vécu, il y a un peu plus d'une semaine, un conflit violent avec son ministre des Finances, Wolfgang Schaüble. C'est un démocrate-chrétien qui a le vent en poupe. Lui aussi refuse toute concession en faveur des Grecs. Pour Angela Merkel, qui espérait obtenir un compromis, ce fut peine perdue. Et puis, on a vu le ministre de l'Economie, Sigmar Gabriel, tempêter contre Alexis Tsipras. Lui est un social-démocrate, et le côté libertaire du Premier ministre grec l'insupporte.

Enfin, nombre de parlementaires ont fait savoir à la chancelière que la question grecque ne se réglerait pas en commission mais lors d'un grand débat au Bundestag, l'équivalent de notre Assemblée nationale. Alors la chancelière, qui voulait s'inscrire dans la lignée de Willy Brandt, Helmut Schmidt ou Helmut Kohl, des leaders capables de faire des concessions malgré les répercussions économiques, se retrouve bloquée. Car elle ne peut pas obtenir l'indispensable validation parlementaire.

Vous êtes donc pessimiste sur la résolution de cette crise, du fait même du fonctionnement de la démocratie allemande ?

L'opinion allemande et la droite voudraient qu'Angela Merkel soit comme Bismarck, une ardente nationaliste. Le journal Bild l'a d'ailleurs récemment représentée avec le casque à pointe des Prussiens cher à Bismarck. Mais elle ne veut absolument pas de cela. Elle ne veut pas porter la "tache" de celle qui aurait donné un coup de canif à l'édifice européen. Car elle est à l'unisson de l'acte fondateur de la bannière étoilée, qui est cette déclaration faite par Helmut Kohl à Paris après une longue discussion avec François Mitterrand en avril 1990 : "La réunification allemande et l'approfondissement de la relation de l'Allemagne avec l'Europe sont les deux faces d'une même médaille." Et cette médaille, c'est aujourd'hui l'euro.

Comment cela peut-il se terminer d'ici la date fatale du 12 juillet ?

Je crois que la chancelière compte sur le fait que la problématique grecque a avant tout une dimension géostratégique. Cette géopolitisation de la question est essentielle. Nous sommes dans un contexte international extrêmement fragile. Derrière la Grèce, il y a la réalité du flux des migrations provoquées par les crises syrienne, lybienne... Il y a la question turque, qui est toute voisine. D'ores et déjà, l'Otan se fait entendre. Je crois qu'Angela Merkel va s'agripper à tout cela et espère trouver ainsi une porte de sortie, y compris avec celui qui dit non, l'inflexible Wolfgang Schaüble. Cet enjeu géopolitique peut l'emporter par rapport à l'enjeu financier.