Syrie : "Les Américains mentent, l'Etat islamique est en expansion"

Les Syriens qui fuient la guerre trouvent surtout refuge dans les pays frontaliers. En Jordanie, le camp de Zaatari abrite 80 000 personnes. L'universitaire Jean-Pierre Filiu en revient. Interview. 

Des combattants chiites irakiens affrontent des forces de l\'Etat islamique dans la région de Falloujah, à l\'ouest de bagdad, le 7 juillet 2015.
Des combattants chiites irakiens affrontent des forces de l'Etat islamique dans la région de Falloujah, à l'ouest de bagdad, le 7 juillet 2015. (AHMAD AL-RUBAYE / AFP)

Il y a ces migrants que l’on ne voit pas. Ces Syriens qui vivent par centaines de milliers dans des camps installés en Turquie, au Liban ou en Jordanie. Qui sont-ils, et à quoi aspirent-ils ? Souhaitent-ils eux aussi gagner l’Europe ? Ils fuient la guerre, mais que se passe-t-il sur le terrain syrien ? L’universitaire arabisant Jean-Pierre Filiu a répondu à ces questions pour francetv info. Il revient d’un séjour dans le camp de Zaatari, situé dans le nord-est de la Jordanie. Il y a là-bas 80 000 réfugiés parqués en plein désert, selon les données du Haut Commissariat aux réfugiés de l'ONU.

Francetv info : Les images du camp de Zaatari sont impressionnantes. Une vraie ville composée de toiles de tentes. Qui sont ces réfugiés ?

Jean-Pierre Filiu : J’étais là-bas à la fin du mois de juillet. C’est l’ONU qui gère ce camp immense prévu pour abriter 120 000 personnes. Aujourd’hui, c’est l’équivalent de la population de Calais qui est rassemblée dans ce morceau de désert. J’y suis allé en tant qu‘enseignant, avec des étudiants, pour évoquer les relations internationales et l’histoire arabe. J’en ai tiré quelques leçons.

D’abord, ces réfugiés syriens qui ont vécu toutes ces épreuves sont heureux d’entendre le récit de l’histoire de leur pays. Une histoire non trafiquée, bien différente des récits de propagande du régime. C’est aussi un enjeu important de la question des réfugiés. Ces personnes ne demandent qu’une chose : rentrer en Syrie. Or, pour elles, ce retour n’est possible que si Assad s’en va ou si l'on parvient à établir une zone de sûreté effective. Car, pour l’heure, les zones dites libérées sont exposées aux frappes quotidiennes du régime de Damas.

J’ai parlé en français, car on l’enseigne aussi là-bas, avec des étudiants. Je leur ai demandé quel bon souvenir ils gardaient de la Syrie. Une jeune femme m’a répondu qu’elle n’en avait plus aucun, sa famille avait été tuée dans les bombardements. En fait, ces réfugiés sont des victimes absolues.

Est-ce que ce sont les mêmes qui franchissent à corps perdu les mers et les frontières ?

Ils sont différents de ceux que l’on voit en ce moment dans les reportages télévisés. Toutes proportions gardées, les gens qui s’accrochent aux trains, qui marchent sur les routes d’Europe, qui viennent s’échouer sur les côtes de Grèce ou d’Italie, ont un capital social. Majoritairement, ce ne sont pas des pauvres ou des déshérités, ils sont souvent professeurs, médecins, ils exercent des professions libérales.

A Zaatari, ce sont principalement des paysans misérables, originaires de Deraa, le berceau de la révolution. Ceux-là ne rêvent même pas d’aller vendre en Europe le peu de compétences qu’ils ont. Avec eux, on est bien au-delà du drame. Ces paysans sont viscéralement attachés à leurs terres, ils ne rêvent que d’y retourner, et ce sont les premières cibles de Bachar Al-Assad.

Une vue du camp de réfugiés de Zaatari, en Jordanie, le 16 mai 2015.
Une vue du camp de réfugiés de Zaatari, en Jordanie, le 16 mai 2015. (JÖRG CARSTENSEN / DPA)

Comment s’organise la vie dans un camp aussi gigantesque ?

C’est une sorte de ville qui, en trois ans, a considérablement évolué. Il y a des tentes, des préfabriqués, des magasins, des quartiers. Grâce à l’ONU et aux ONG, les réfugiés sont parvenus à se réorganiser. Il y a des activités sociales, comme des bibliothèques ambulantes. Ils ont même reconstitué sous forme de maquettes en pierre ou en bois les grands monuments de la Syrie. Par exemple, pour ne pas oublier la cité antique qui est en cours de destruction par le groupe Etat islamique (EI), il y a un Palmyre en modèle réduit. Même chose pour la citadelle d’Alep.

C’est à travers tout cela que l’on sent "l’angoisse du retour". Ils ne rêvent que de cela. Ils ne rêvent que de Syrie et ne souhaitent vraiment pas répandre leur malheur dans le monde entier. Mais tous n’avaient qu’une issue : fuir l’enfer de la guerre.

Sur ce point, où en est-on ? Qu'en est-il de la progression du groupe Etat islamique ?

Nous faisons face à une intoxication américaine. Pour mille raisons liées au calendrier électoral d’Obama, à leurs débats intérieurs, les Américains ont décidé que le Moyen-Orient en général devait être mis sous cloche, et que la progression de l'EI était censée "être contenue". Ils veulent imposer cette vision des choses. Mais ce n'est pas le cas, il ne faut pas les croire. Au contraire, on constate des avancées, comme celles, au printemps dernier, à Palmyre. De même à Ramadi et, il y a quelques semaines, dans la banlieue de Damas.

Qui plus est, en Europe, nous faisons face à cet énorme problème de la capacité des jihadistes à attirer de nouvelles recrues parmi les jeunes. Les Américains considèrent que tout cela n’est pas leur problème et, plutôt que de l’avouer, ils mentent.

Sur quoi, par exemple ?

Les Américains affirment qu’ils ont tué 10 000 jihadistes. C'est le numéro deux de la diplomatie américaine, Antony Blinken, qui, le premier, l’a annoncé en juin lorsqu’il est venu à Paris. Cela n’a aucun sens. On dénombre à peu près 40 000 combattants au sein de l'EI. Les sources sérieuses parlent au maximum de 1 500 hommes tués par les forces américaines. C’est déjà beaucoup. Mais tout se passe comme à chaque fois qu’une armée piétine. On fait des bilans faramineux qui ne correspondent plus à la réalité. Qui plus est, ces 1 500 combattants éliminés ont été largement remplacés par les milliers d’hommes recrutés pendant la même période. Qu’on ne s’y trompe pas : l'EI est en expansion.

On nous dit que le numéro deux de ce groupe a été éliminé. En fait, il s’agissait du responsable des garages. Sans doute était-il important, mais il n’était même pas le responsable de la logistique, ou de l’envoi des troupes. C'est de la propagande. Or on sait que, dans l’histoire, quand une force choisit de mentir pour amplifier ses actions, elle va dans le mur. Et les Etats-Unis nous entraînent avec eux.

Les vols de reconnaissance français annoncés par François Hollande sur la Syrie sont-ils une bonne chose ?

Je perçois cela avec respect, et j’insiste sur ce mot, car cela fait quand même plusieurs années que la France, avec constance, essaie d’obtenir des Américains qu’ils aient enfin une stratégie cohérente contre l'EI. Ce qui implique d’en avoir une aussi sur Assad. Pour moi, les récentes décisions du président français sont un ajustement tactique face à l’inertie américaine.

Ce qui explique cette évolution, ce sont également les forces que l'EI rassemble dans le nord-est de la Syrie. Il y a là des éléments qui peuvent être liés à la planification d’opérations sur le territoire français. Le chef de l’Etat a donc dû prendre ses responsabilités en se donnant les moyens de l’autonomie, grâce aux renseignements que l’on va pouvoir rassembler par nous-mêmes.

La lutte contre l'organisation Etat islamique suppose-t-elle de renouer des liens avec Bachar Al-Assad ?

C'est une autre question, dissociée de celle de la lutte contre l'Etat islamique. En réalité, le régime de Damas ne frappe pas l'EI, pas plus qu’il ne dispose de renseignements sur lui. Dans les propos de François Hollande, il y a l’expression "neutraliser Bachar". Pour moi, c’est donc clair : il n’y a pas de place pour lui dans la coalition.