Réfugiés : pour Didier Billion, "l'Europe n'a pas beaucoup de moyens de pression" sur la Turquie

Le directeur adjoint de l'Institut de relations internationales et stratégiques affirme que la sortie de la crise migratoire passera par "une discussion franche, nette, claire" entre l'UE et la Turquie.

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, le 29 février 2020 à Istanbul.
Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, le 29 février 2020 à Istanbul. (MUSTAFA KAMACI / ANADOLU AGENCY / AFP)

Didier Billion, directeur adjoint de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), spécialiste de la Turquie et du Moyen-Orient, a affirmé ce mardi sur franceinfo que "l'Europe n'a pas beaucoup de moyens de pression" sur la Turquie, alors que 13 000 réfugiés syriens se massent à la frontière depuis qu'Erdogan a décidé d'ouvrir les portes de l'Europe. La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen est attendue ce mardi, avec les présidents du Conseil et du Parlement européens, Charles Michel et David Sassoli, à Alexandroupolis près de la frontière, pour trouver une solution à cette nouvelle crise migratoire. Selon lui, on ne pourra pas trouver de solutions si l'Europe "ne prend pas la peine d'avoir une discussion franche, nette, claire avec la Turquie".

franceinfo : Existe-t-il des solutions ?

Didier Billion : Il y a toujours des solutions, en tout cas on peut le souhaiter. Ce qui est dramatique aujourd'hui, c'est qu'une fois de plus, les Grecs sont en première ligne, au sens littéral du terme. Ils essayent, ma foi, de trouver des solutions qui, en réalité, n'en sont pas. Ils se contentent aujourd'hui, mais je ne leur jette pas la pierre, de tenter de repousser par tous les moyens ces embarcations de fortune qui essayent d'accoster sur leurs côtes. La question maintenant, c'est comment l'Union européenne peut-elle agir collectivement, car il est évident qu'il ne pourra pas y avoir, sur cette question d'une gravité exacerbée, de solution nationale. Il est plus que jamais nécessaire que les Vingt-sept [pays de l'UE] tentent de se mettre d'accord pour trouver des solutions collectives. Et je vais même plus loin dans mon raisonnement. Je pense qu'en réalité, on ne pourra pas trouver à vingt-sept des solutions si, dans le même mouvement, nous ne prenons pas la peine d'avoir une discussion franche, nette, claire avec la Turquie. Il est de bon ton aujourd'hui de jeter la pierre contre la Turquie. Ceci étant posé, je rappelle toujours qu'elle a sur son propre sol 3 millions 600 mille réfugiés syriens, 4 millions au total. Évidemment, les Turcs considèrent que l'Union européenne, depuis l'accord qui avait été signé entre Turquie et l'Union européenne en 2017, s'est facilement déchargée de ses responsabilités.

Il n'y a pas les bons d'un côté et les méchants de l'autreDidier Billion, directeur adjoint de l'IRISà franceinfo

La Turquie ne fait-elle pas du chantage ?

On peut considérer que c'est du chantage. La méthode utilisée par M. Erdogan n'est peut-être pas très morale, c'est le moins que l'on puisse dire, ni très éthique, je l'admets parfaitement, mais j'essaye toujours de replacer dans son contexte. Il n'y a pas les bons, d'un côté, et les méchants, de l'autre. En l'occurrence, il faut au moins écouter ce que dit la Turquie, même s'il n'est pas toujours facile ou agréable de discuter avec M. Erdogan. Il n'empêche, c'est lui qui est à la tête de son État et les décisions qui sont prises, il faut les prendre en compte. Il est nécessaire de renouer des liens dignes de ce nom avec la Turquie, de discuter... Discuter cela ne veut pas dire faire des concessions inutiles mais, au moins, de se mettre autour de la même table pour savoir comment, ensemble, l'Union européenne et la Turquie nous pouvons trouver une solution.

Comment l'Union européenne peut-elle faire pression sur la Turquie ?

L'Europe, en réalité, n'a pas beaucoup de moyens de pression. Il faut en être parfaitement conscient. C'est-à-dire que si aujourd'hui les Grecs tentent par tous les moyens de bloquer ce nouvel afflux de réfugiés, les réfugiés trouveront d'autres voies pour passer dans l'Union européenne. Il ne faut pas se leurrer. On ne peut pas entourer l'Union européenne comme une forteresse, avec des remparts de cinq mètres de haut. Ce n'est pas possible. Ce n'est pas réaliste. Nous savons très bien que dans ce type de situation, les réfugiés qui sont souvent des hommes, des femmes, des enfants totalement désespérés, qui fuient les combats, qui fuient la guerre, qui fuient la misère, trouvent toujours le moyen de passer. On peut juguler ce flot, mais ce qui m'intéresse, c'est de l'organiser. Pour l'organiser, Il faut dialoguer, dialoguer de façon à parvenir à un compromis et une solution.

On dénombre un million de déplacés dans la province d'Idleb en Syrie. Comment gérer cette situation ?

Dans la province d'Idleb nous avons 3 millions d'habitants et vous en avez à peu près un million qui sont des déplacés. Vous rendez compte, un tiers de la population de cette province qui est déplacée. Nous savons que par centaines de milliers, probablement ils se massent à la frontière, sous la neige, dans les pires conditions, sans aucune aide alimentaire, sans aucune aide humanitaire pour certains, sans même de quoi s'abriter. Et évidemment, ils cherchent à passer en Turquie. La Turquie, qui a déjà, comme on l'a rappelé, trois millions six cent mille réfugiés syriens, ne voit pas ça d'un très bon oeil et je peux le comprendre. Comment arriver à gérer cette situation? Elle est en deux temps. Tout d'abord, la solution politique quant à l'issue des combats qui sont en train de se déchaîner sur la province d'Idleb est le deuxième volet, c'est la question à proprement parler des réfugiés. Mais les deux sont évidemment structurellement liés. Les Turcs ne trouveront pas de solution tous seuls.