Les migrants "sont devenus les armes de guerre non-létales" du régime turc, estime le politologue Ahmet Insel

Ahmet Insel affirme que le président Erdogan "veut donner l'image que ce n'est pas lui qui garde les 4 millions de réfugiés en Turquie" et que cela relève de "la responsabilité des Européens".

Le président turc Recep Tayyip Erdogan (photo prise le 17 décembre 2019)
Le président turc Recep Tayyip Erdogan (photo prise le 17 décembre 2019) (REUTERS - DENIS BALIBOUSE / X90072)

Les migrants qui s'entassent à la frontière terrestre grecque "sont devenus les armes de guerre non-létales" du régime turc, a déclaré ce lundi sur franceinfo le politologue Ahmet Insel. Selon ce spécialiste de la Turquie, le président Recep Tayyip Erdogan utilise la menace des réfugiés pour "essayer d'obliger" les Européens "à se mettre à une table de négociations".

franceinfo : La Turquie a décidé d'ouvrir ses frontières aux migrants alors qu'elle a lancé ce week-end une nouvelle opération militaire dans la région d'Idlib en Syrie. Peut-on parler d'une double offensive menée par la Turquie ?

Ahmet Insel : On peut considérer cela comme une double offensive, mais elles ne sont pas comparables au sens propre du terme. En Syrie, la Turquie a perdu plus de 50 militaires, dont 34 lors d'une offensive syro-russe la semaine dernière. Et aujourd'hui, la Turquie est en train de mener une guerre, non-déclarée, mais une vraie guerre contre les forces syriennes en Syrie, à Idleb. En revanche, les migrants et les réfugiés qui s'entassent à la frontière terrestre grecque et qui essaient de traverser la mer Egée pour arriver vers les villes grecques sont devenus un peu les armes de guerre non-létales qu'utilise le régime turc contre les Européens, particulièrement parce que, comme les Européens ont peur de l'arrivée des migrants, Erdogan menaçait depuis des années de lâcher les migrants vers l'Europe. Et là, il a envoyé le message qu'il ouvrait les frontières.

Est-ce-que le fait d'envoyer vers l'Europe une partie de ces réfugiés est une vengeance de la part du président Recep Tayyip Erdogan ?

Vengeance, je ne sais pas. C'est d'abord à usage de politique intérieure, ça c'est très important. Parce que la difficulté dans laquelle se trouve Tayyip Erdogan et la politique turque en Syrie commencent à créer un mécontentement à l'intérieur, qui s'accélère avec la présence de près de 4 millions de réfugiés en Turquie. Il veut donner l'image que ce n'est pas lui qui garde les réfugiés en Turquie, c'est la responsabilité des Européens, donc Erdogan essaie de renverser la responsabilité.
D'autre part, je pense que ce n'est pas de l'argent qu'il demande particulièrement, c'est plutôt un soutien ou une contrepartie d'autres négociations avec l'Union européenne. Effectivement, il y a eu, jusqu'à il y a quelques semaines, une position de défi vis à vis de ses alliés occidentaux, notamment de l'Union européenne. Aujourd'hui, il essaie de les obliger à se mettre à une table de négociations avec la menace des réfugiés.

Le président Recep Tayyip Erdogan dit qu'il espère arracher une trêve, il doit en discuter avec Vladimir Poutine ce jeudi. A-t-il intérêt à trouver cette trêve par rapport à l'opinion dans son pays ?

Il a besoin d'une trêve parce qu'à partir du moment où les Russes bloquent les vols dans l'espace aérien syrien, la Turquie n'a aucune chance de gagner la bataille terrestre. Actuellement, Tayyip Erdogan se bat le dos au mur. C'est une situation de difficulté et probablement la négociation va se faire entre Poutine et Erdogan pour qu'une partie de Idleb soit une zone tampon pour quelques mois, une zone où peuvent être maintenus les réfugiés, et le régime syrien pourrait consolider les terrains qu'il a gagné dans le Sud-Est d'Idleb. La Turquie n'a pas tellement d'objectifs militaires, désormais (...) Tout le monde se rend compte, et j'espère que Tayyip Erdogan aussi, que cette présence militaire n'est pas tenable à moyen terme.