TRIBUNE. "Aquarius" : "Ne conduisons pas la France et l'Europe à la faillite éthique", plaident des élus de Corse

Dix-sept élus de Corse prennent la parole pour appeler les responsables européens  à "définir et mettre en œuvre sans délai une véritable politique migratoire", alors que le navire humanitaire "Aquarius" a dû errer plusieurs jours, avec 141 migrants à son bord, avant de trouver un port d'accueil. 

Des membres de l\'équipage du navire humanitaire \"Aquarius\", le 1er août 2018 à Marseille. 
Des membres de l'équipage du navire humanitaire "Aquarius", le 1er août 2018 à Marseille.  (BORIS HORVAT / AFP)

Ils vont finalement accoster à Malte. Les 141 migrants qui se trouvaient à bord du navire humanitaire Aquarius, qui patientait en Méditerranée à la recherche d'un port depuis quatre jours, vont être débarqués dans l'archipel avant d'être acheminés dans cinq autres pays de l'Union européenne. Un accord a été trouvé au niveau européen, mardi 14 août. L'Élysée a indiqué que la France en accueillerait 60. Mais ce nouvel épisode, deux mois après une intense crise diplomatique autour de l'accueil de ce navire affrété par les ONG Médecins sans frontières (MSF, qui a son bureau international à Genève) et SOS Méditerranée, révèle le malaise qui s'est installé autour de la question migratoire et de la manière dont les pays de l'Union européenne y répondaient. En France, des voix s'élèvent pour dénoncer la frilosité des autorités. C'est le cas de 17 élus de Corse qui signent cette tribune et appellent sur franceinfo les responsables européens à "définir et mettre en œuvre sans délai une véritable politique migratoire".


Dès le mois de juin et la première errance de l'Aquarius en Méditerranée, nous, élus corses et de la Corse, avons fait savoir que la Corse était prête à assumer son devoir de secours et à accueillir ce bateau et les réfugiés présents à son bord au titre de l'aide humanitaire d'urgence. Cette position nous est apparue comme naturelle et d'évidence.

D'abord parce qu'elle découle des principes universels de solidarité et d'humanisme, qui sont au cœur de toute société démocratique comme du projet européen et dans lesquels nous nous reconnaissons.

"Nous croyons profondément en une Méditerranée qui soit une zone de paix, d'échanges"

Ensuite parce qu'elle est également conforme aux traditions d'accueil et d'hospitalité du peuple corse. Notre île, tout au long de son histoire, y compris aux moments les plus sombres de la Seconde Guerre mondiale, a toujours su accueillir, abriter et si nécessaire soustraire aux autorités légales mais non légitimes, celles et ceux qui étaient rejetés ou traqués en raison de leur origine, de leurs opinions ou de leur religion.

Enfin et tout simplement, parce que nous ne pouvons détourner le regard ou rester indifférents quand des hommes, des femmes et des enfants souffrent et trop souvent meurent à quelques centaines de kilomètres de nos côtes.

Pour toutes ces raisons, nous croyons profondément en une Méditerranée qui soit une zone de paix, d'échanges entre les peuples et les cultures, de développement économique, social et culturel partagé, et non le lieu de toutes les ruptures, de tous les dangers et de tous les conflits. Et nous agissons, dans le cadre de nos responsabilités respectives et d'une vision politique partagée, pour la construire. Cette vision se traduit également par les relations de coopération et de partenariat que nous entretenons avec les autres îles et régions de Méditerranée et particulièrement avec nos voisins de la Sardaigne et des Iles Baléares.

"Nous ne mésestimons pas la gravité et la complexité de la question migratoire"

Pour autant, nous ne mésestimons pas la gravité et la complexité de la question migratoire, particulièrement en Méditerranée. Et nous savons qu'elle ne peut être traitée qu'à travers une politique globale, assumée par l'Union européenne et l'ensemble de ses États membres. À eux de remplir leur devoir de diligence quant aux réponses de fond à apporter. Et c'est précisément à cet égard que celle-ci et ceux-là ont jusqu'à aujourd'hui été tragiquement défaillants.

Il y a dans les régions et les États européens les premiers exposés aux flux migratoires venus de la rive sud de la Méditerranée une inquiétude compréhensible : celle d'avoir à traiter et gérer seuls une question appelée à s'inscrire dans la durée. Il est de notre responsabilité d'entendre cette inquiétude et celles de nombre de citoyens que nous représentons.

"Il est de notre devoir d'offrir notre aide à l''Aquarius'"

Il est également de notre responsabilité de ne pas la laisser sans réponse, ou avec pour seule réponse les attitudes de repli égoïste ou, pire encore, de rejet xénophobe. C'est en ce sens qu'aujourd'hui encore, comme nous l'avons fait en juin dernier, nous, élus corses et de la Corse, disons qu'il est de notre devoir d'offrir notre aide à l'Aquarius et aux 141 réfugiés qui ont été refusés pendant plusieurs jours, en violation du droit international, dans les ports "les plus proches et les plus sûrs" de leur localisation. Et il est de celui des États membres et de l'Union européenne de définir et mettre en œuvre sans délai une véritable politique migratoire, dont la charge sera répartie de façon équitable entre tous les États européens.

La situation actuelle ne peut perdurer, sauf à conduire la France et l'Europe à l'impasse politique et à la faillite éthique.

Signataires : Gilles Simeoni (président du Conseil exécutif de Corse), Jean-Guy Talamoni (président de l'Assemblée de Corse), Jean-Félix Acquaviva (député de la 2e circonscription de Haute-Corse), Michel Castellani (député de la 1re circonscription de Haute-Corse), Paul-André Colombani (député de la 2e circonscription de Corse-du-Sud), Pierre Savelli (maire de Bastia), Marie-Antoinette Maupertuis (conseillère exécutive, présidente de l'Agence du tourisme de Corse), Jean-Christophe Angelini (conseiller exécutif, président de l'Agence de développement économique de Corse), Josepha Giacometti (conseillère exécutive en charge de la culture, du patrimoine, de l'éducation, de la formation professionnelle et de l'apprentissage, de l'enseignement supérieur et de la recherche), Vanina Borromei (conseillère exécutive, présidente de l'Office des transports de Corse), Jean Biancucci (conseiller exécutif, président de l'Agence d'aménagement durable, de planification et d'urbanisme de Corse), François Sargentini (conseiller exécutif, président de l'Office de l'environnement de Corse), Xavier Luciani (conseiller exécutif, président de l'Office hydraulique de Corse), Lionel Mortini (conseiller exécutif, président de l'Office de développement agricole et rural de Corse), Lauda Guidicelli (conseillère exécutive en charge du sport, de la jeunesse, de l'égalité femmes-hommes et de l'innovation), Hyacinthe Vanni, (président du groupe Femu a Corsica à l'Assemblée de Corse), Petr'Anto Tomasi, (président du groupe Corsica Libera à l'Assemblée de Corse).