Accidents de la route, réseaux opaques... Le calvaire des migrants exploités pour la cueillette de tomates dans le sud de l'Italie

La production de tomates est l'une des activités les plus importantes de la province de Foggia, dans les Pouilles italiennes. La récolte est assurée par plusieurs milliers d'immigrés, africains pour la plupart, qui travaillent dans des conditions difficiles. 

Un travailleur immigré marche près de Foggia (Italie), le 8 août 2018, pendant la manifestation organisée après la mort de seize cueilleurs de tomates, lors de deux accidents de la route.
Un travailleur immigré marche près de Foggia (Italie), le 8 août 2018, pendant la manifestation organisée après la mort de seize cueilleurs de tomates, lors de deux accidents de la route. (ROBERTO D'AGOSTINO / AFP)

Autour de Foggia (Italie), la tomate a parfois la couleur du sang. Alors qu'ils rentraient des champs, 16 ouvriers agricoles africains sont morts dans deux accidents de la route en 48 heures, début août. Fait rarissime, des centaines d'immigrés ont ensuite participé à une manifestation jusqu'à la préfecture de Foggia, pour exprimer leur colère et dénoncer l'exploitation dont ils estiment être victimes.

Les organisateurs se sont eux-mêmes surnommés les "berretti rossi" (les "casquettes rouges"), en référence aux couvre-chefs distribués par les syndicats pour les protéger du soleil. L'une des casquettes avait été retrouvée ensanglantée lors du premier des deux drames, le 4 août dernier.

Douze migrants sont morts dans cette collision avec un camion, le 6 août 2018 près de Foggia (Italie).
Douze migrants sont morts dans cette collision avec un camion, le 6 août 2018 près de Foggia (Italie). (CONTROLUCE / AFP)

"Mais nous sommes libres, je veux parler !"

Ces journaliers représentent un maillon essentiel de l'économie agricole locale, mais leur sort n'est guère enviable. Le "ghetto de Rignano" est l'un de leurs campements illégaux perdus dans la campagne, accessible après 12 kilomètres sur une route défoncée par les nids-de-poule.

La chaleur est accablante et la poussière recouvre tout. Une bicoque fait office de magasin de vêtements, une autre d'épicerie. Au milieu des abris de fortune, des caravanes et des déchets, Nabil raconte avoir payé un lourd tribut à la route. "Début août, notre véhicule s'est renversé alors qu'on rentrait du travail, explique le Sénégalais, les coudes encore couverts de croûtes. Depuis, j'ai mal au dos, à la tête, partout..." Le conducteur et les trois autres ouvriers présents dans le véhicule ont également été blessés. L'un d'eux, opéré au cou, est justement en consultation à l'hôpital.

Le 2 août dernier, après l'accident, son frère n'est même pas allé lui rendre visite à l'hôpital. "Je n'ai pas osé y aller, je n'ai pas de papiers…" Nabil, lui, a attendu dix heures avant d'être pris en charge. Il n'a même pas été gardé en observation pour la nuit. "Les carabiniers sont venus me chercher pour me conduire au poste. J'ai dû laisser mes empreintes et donner mon nom." Après l'accident mortel de Lesina, le 6 août, le procureur de la République, Ludovico Vaccaro, a été contraint d'"intervenir personnellement" pour trouver une place d'hôpital aux blessés. Une situation "devenue tragique et insoutenable", expliquait-il à l'agence Ansa (en italien).

Une vue du ghetto d\'immigrés africains près de Foggia (Italie), le 8 août 2018.
Une vue du ghetto d'immigrés africains près de Foggia (Italie), le 8 août 2018. (ALESSANDRO BIANCHI / REUTERS)

A un kilomètre du camp, un bus permet de rejoindre le centre-ville. Mais les ouvriers partent au travail dans des fourgons, qui viennent les chercher directement à l'entrée du camp. "Les horaires ne sont pas toujours les mêmes, explique un ouvrier. On se lève parfois à 4 heures, pour commencer à 5 heures." Les tomates poussent au ras du sol et l'ombre est inexistante dans les vastes cultures en plein champ. "J'ai du mal à faire plus de trois ou quatre jours sans pause, c'est trop douloureux pour le dos et les reins." Au loin, on distingue quelques grappes de travailleurs penchés vers le sol, avec des casquettes pour seule protection.

"Avocat, journaliste ?" La conversation est interrompue par l'irruption d'un homme visiblement agacé, qui a été prévenu de notre présence. Il dissuade avec autorité les autres de s'exprimer. "Mais nous sommes libres, je veux parler", s'écrie Nabil, récalcitrant. Les esprits s'échauffent mais il vaut mieux ne pas insister. Ousmane, nous dit-on ensuite, est l'un des trois "responsables" du camp. Il a pour mission de filtrer les entrées et de contrôler les faits et gestes des occupants. Sous quelle autorité ? "Je ne sais pas", confie un travailleur. 

L'ombre du "caporalato" et des réseaux

Le procureur de Foggia, Ludovico Vaccaro, a confirmé que les enquêtes autour de la main-d'oeuvre agricole révélaient "parfois une gestion par des groupes mafieux" mais qu'il n'y avait "pour l'instant pas d'élément allant dans ce sens" dans l'enquête sur les deux accidents mortels du mois d'août. Les contrôles de police, eux, ont été encore renforcés après les deux drames. La police dit avoir contrôlé 2 000 véhicules lors de l'année écoulée, dont 147 ont été confisqués, et avoir prononcé 357 sanctions pour des violations du code de la route. "Ce matin, nous étions 30 dans un fourgon pour aller travailler, mais nous avons dû faire demi-tour sur le chemin du travail", explique Malam, arrivé de Guinée-Bissau.

Récemment, un conducteur sénégalais a été arrêté après un délit de fuite. "Des bancs en bois étaient disposés sur trois rangées, ce qui laisse présumer que le véhicule était utilisé pour transporter des ouvriers agricoles", selon la police. Liste de noms avec jours de travail, photocopies de documents d'identité... Autant d'éléments qui prouveraient une activé de "caporalato". Le mot est lâché. Ce système fonctionne avec des intermédiaires, eux-mêmes d'anciens migrants, qui mettent les "braccianti" (journaliers) en relation avec les exploitants. Souvent en lien avec la mafia, ils prélèvent également de l'argent sur les déplacements en fourgon des ouvriers. Les véhicules partent des camps illégaux ou du centre-ville. "Depuis la viale Ofanto, la gare ou ailleurs..., confie un policier. Ça change tout le temps."

Une navette relie le centre d\'accueil pour immigrés de Borgo Mezzanone au centre-ville de Foggia (Italie), lundi 13 août 2018.
Une navette relie le centre d'accueil pour immigrés de Borgo Mezzanone au centre-ville de Foggia (Italie), lundi 13 août 2018. (FABIEN MAGNENOU / FRANCEINFO)

Pour contourner cette ponction sur salaire, les syndicats et associations réclament un système de transports publics pendant la saison des récoltes. Le président de la région des Pouilles, Michele Emiliano (Parti démocrate), dispose bien d'un budget à cet effet, mais il se heurte au manque de collaboration des exploitations agricoles. "Elles doivent en faire la demande dans la plus grande transparence, en communiquant le nombre des travailleurs, les horaires de travail et les trajets, a-t-il expliqué dans la presse italienne. Cela n'est jamais arrivé jusqu'à présent."

"Certains s'accommodent très bien de ce système", euphémise un interprète, dans la navette qui relie le centre-ville au centre d'accueil pour migrants de Borgo Mezzanone, à 15 kilomètres de Foggia. Un des passagers écoute le chanteur Ouza Diallo, d'autres plaisantent dans la navette remplie d'hommes âgés entre 20 et 30 ans. 

Le centre d'accueil est prévu pour 600 personnes, mais il hébergerait aujourd'hui plus d'un millier de personnes, selon l'ONG l'Osservatorio (en italien). Sur place : des médecins, des professeurs et des agents administratifs, pour les documents et procédures. "Il y a deux ans, les occupants ont manifesté pour avoir des papiers, mais depuis, ils ont compris que le centre n'était pas responsable des demandes d'asile."

A l'entrée, des militaires en armes sont positionnés derrière la grille. Certains travailleurs les contournent et longent le complexe pour rejoindre la "Pista", juste derrière. Ce campement illégal – un autre – s'étend sur une ancienne piste aérienne militaire.

"C'était abominable, il n'y avait pas d'eau sur place"

Certains ouvriers n'ont pas tenu longtemps. "C'est abominable. J'emportais quatre bidons d'un litre, dont deux d'eau glacée, car il n'y en avait pas sur place", explique Drame, qui a jeté l'éponge après quelques jours, l'an passé. A la mort de son père, ce Sénégalais a quitté la région de la Casamance et ses études. Mali, Burkina Faso, Niger, puis quatre mois comme maçon en Libye… Sa mère, qui l'a "beaucoup encouragé", a vendu des bœufs pour 500 000 francs CFA pour l'aider dans son périple. Le jour J, 140 autres migrants montent à bord de l'embarcation pour quitter l'Afrique. "J'avais peur, très peur, parce que le seul espoir de ma mère, c'est moi." Un avion les survole et le navire suit la direction. Ses occupants sont finalement pris en charge par les secours avant de débarquer en Italie.

Arrivé en Sicile, Drame remonte jusqu'à Foggia et cherche à gagner sa vie, mais l'expérience est violente. "Les tomates sont à hauteur du sol, c'est très dur", reprend l'homme âgé de 28 ans, en se touchant les reins pour mimer la douleur ressentie à la fin des journées. "Je me suis mélangé avec des anciens, dans les champs d'Incoronata, alors que je n'étais pas habitué." Il existe selon lui deux types de salaires. Dans le premier cas, trois ou quatre "braccianti" doivent remplir une caisse d'1,50 m², ce qui leur permet d'obtenir 4 euros chacun. "Moi, j'arrêtais au bout de dix grosses caisses." Le salaire horaire, lui, varie de 3 à 5 euros – "les prix ne sont pas réglementés, évidemment".

Un camion de tomates sur la route qui conduit au \"ghetto de Rignano\", installé dans la campagne de Foggia (Italie), mardi 14 août 2018.
Un camion de tomates sur la route qui conduit au "ghetto de Rignano", installé dans la campagne de Foggia (Italie), mardi 14 août 2018. (FABIEN MAGNENOU / FRANCEINFO)

Environ 30 euros pour une journée de sept ou huit heures ? Une misère, a fortiori quand il faut encore payer les intermédiaires. A titre de comparaison, le salaire minimum dans l'agriculture italienne s'élève à 48 euros brut pour des journées de 7 heures maximum. A Foggia, les petites mains de la tomate sont essentiellement des immigrés africains, mais des Bulgares, des Polonais ou des Bangladais participent également aux récoltes. 

En visite à Foggia après les accidents mortels, le ministre de l'Intérieur italien, Matteo Salvini, a annoncé l'évacuation progressive de tous les campements illégaux du secteur, tout en utilisant les récents drames pour justifier sa politique migratoire. "Une immigration incontrôlée aide la mafia, donc réduire les arrivées fait également du tort aux affaires de ceux qui exploitent ces personnes", a notamment déclaré l'homme fort de la Ligue.

Assis sur un banc du parc de la place Cavour, Youssouf arrive tout juste de Milan pour cueillir des tomates. "J'essaie de trouver du travail dans les champs avec mon vélo, mais pour le moment ça n'a rien donné." Comme les autres, il lui faudra sans doute passer par des intermédiaires. A l'image de Drame, plusieurs des migrants rencontrés à Foggia veulent désormais tenter leur chance en France. En attendant, ils arpentent les rues de la ville dans une relative indifférence, sans autre horizon que les plaines agricoles.